Ce peut être la mère qui se sacrifie pour ses enfants en faisant le taxi sept jours sur sept alors que les transports en commun pourraient très bien la remplacer. Ce peut être le joggeur amateur qui augmente la cadence au-delà de sa résistance et détruit ses articulations, voire finit aux urgences. Ce peut être encore l’adolescente qui décide de ne plus manger pour correspondre aux canons de beauté ou pour se punir d’exister. Dans tous les cas, assure François Ladame, ces sujets «masochiques vivent sous l’emprise d’un surmoi tyrannique».

Dans Tous masos? Arrêtez de vous faire du mal, faites-vous du bien, sorti le 13 mars dernier aux Editions Odile Jacob, le célèbre psychiatre et psychanalyste genevois ne traite pas du masochisme sexuel, mais de son pendant moral. Cette injonction intérieure et inconsciente qui peut transformer chacun de nous en son propre bourreau. Comment identifier cette dictature et comment la combattre? Réponses de celui qui fut chef des unités pour adolescents et jeunes adultes aux HUG.

On l’est tous, un peu

On est tous un peu masos. C’est-à-dire qu’on a tous une propension plus ou moins élevée à douter de sa légitimité, à se saboter, à se laisser manipuler ou encore à suer sans compter pour apaiser sa culpabilité. Certains en sont conscients, d’autres non. Pour François Ladame, les «esclaves des objets connectés, robots de leurs robots» sont déjà masos. Vraiment? Ces usagers semblent plutôt ravis d’être coachés par des applis… «Ils se justifient en prétextant avoir acheté le dernier gadget à la mode, mais ils ne peuvent pas se limiter à une mesure à un moment donné. Ils doivent la répéter et la répéter, tandis que leur anxiété, loin de s’atténuer, ne cesse d’augmenter. Nul besoin de souligner la dimension masochique d’un tel asservissement», analyse le spécialiste.

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Cela dit, «il n’y aurait pas de parents, ni d’infirmiers, de médecins ou d’enseignants sans un certain masochisme», pose le psychiatre. Car, quels que puissent être les plaisirs que procurent cette fonction et ces professions, «elles ne vont pas sans un minimum de sacrifice, et tout sacrifice est inévitablement sous-tendu par une position masochique: l’autre a priorité sur moi!»

La fierté de souffrir

Mais entre une mère qui décline une fois un apéritif avec des amis pour faire réviser le vocabulaire d’allemand à son enfant et une mère qui ne sort jamais, convaincue d’être totalement indispensable à la bonne marche de la famille, il y a une ligne rouge, «celle d’une incessante et infernale torture mentale de soi».

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Car, même, ou plutôt, surtout si cet investissement est mâtiné de fierté, sur l’air de «je ne fais que mon devoir!», ce n’est pas parce que ces ultra-mères «réussissent à s’enivrer de l’illusion que ce qu’elles font, personne d’autre ne peut le faire aussi bien qu’elles, que l’autodestruction n’a pas lieu».

Les masos du sport

Et ce qui est vrai pour les mères Courage, poursuit l’auteur, l’est aussi pour les «mères Teresa», «ces amis, collègues ou proches qui volent au secours de tout le monde» et y perdent parfois leurs économies et leur santé, car, là aussi, «ce n’est jamais assez».

Dans sa nomenclature du masochisme excessif, François Ladame recense encore les soumis chroniques qui se laissent marcher dessus, avec ou sans plainte; les victimes du syndrome de l’imposteur qui ne peuvent recevoir de compliments sans penser que, bientôt, on découvrira à quel point ils sont médiocres et enfin, les accros en tout genre, à l’alcool, aux drogues, aux jeux, aux gadgets numériques et au… sport.

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Dans cette dernière catégorie, l’auteur cite l’exemple de Lea Sprunger, championne du 400 mètres, qui, dans une interview à la RTS, a elle-même parlé des terribles douleurs musculaires provoquées par la montée d’acide lactique durant l’effort et de sa fierté à «récupérer et à y retourner». «C’est complètement maso, mais c’est ça qu’on aime. On se sent plus fort», confie l’athlète. Ou comment le sentiment d’accomplissement, voire de toute-puissance, peut masquer une vraie maltraitance, sanctionne François Ladame qui rappelle que, derrière tout acte héroïque, il y a souvent une volonté de rachat. Hercule n’a-t-il pas accompli ses 12 travaux pour expier le fait d’avoir massacré ses propres enfants dans un moment d’égarement?

Un juge à demeure

Mais pourquoi certaines personnes sont-elles plus masos que d’autres? Parce que leur surmoi, qui représente le juge intérieur de la psyché, n’est pas bienveillant et constructeur, mais féroce et tyrannique, explique le spécialiste. Contrairement à ce que l’on imagine, le surmoi est rarement conscient. Il puise sa source dans le «ça», c’est-à-dire le principe primaire de la psyché, énergie brute et pulsionnelle, et, par conséquent, agit de manière cachée, enfouie. En plus, le surmoi n’est pas cette instance morale et digne qu’on croit souvent, «mais peut être vindicatif, injuste et terriblement destructeur. En fait, c’est un Janus à deux faces», résume François Ladame.

Comment explique-t-on alors que, chez certains individus, le surmoi soit aussi malveillant? Par le fait qu’à l’adolescence, la séparation d’avec le lien parental, ce moment où «l’attachement ancien cède la place à une identification», n’a pas été négociée correctement, poursuit l’auteur. Bon à savoir aussi: comme Freud l’a établi, le surmoi d’un individu ne s’édifie pas selon les actes de ses parents, mais selon le surmoi de ceux-ci. C’est-à-dire qu’on hérite des interdits et des empêchements de ses géniteurs et cette empreinte de la vie psychique est bien plus déterminante que les expériences pratiques, réelles de l’existence.

Lutter pied à pied

Certes, des voix extérieures (éducateurs, maîtres d’école, guides spirituels, ou encore injonctions sociales) viennent se greffer à cette voix intérieure, mais le psychanalyste est formel: le pire tyran est en nous et toute autre pression, sociale, politique, éducative, spirituelle, etc., ne saurait égaler sa puissance de nuisance. Dès lors, si on arrive à combattre ce surmoi tyrannique, on aura toujours les ressources nécessaires pour se défendre face aux assauts et aux injustices du dehors.

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D’où cette question cruciale: comment transformer le surmoi destructeur en instance bienveillante ou comment, au moins, s’en distancier? Il faut d’abord, explique le thérapeute, que le sujet parvienne à sortir de son schéma certes nuisible, mais connu, donc confortable. «Beaucoup de personnes ne prennent pas le risque d'une thérapie parce qu’elles redoutent que l’équilibre que représente leur masochisme, si douloureux soit-il, ne soit rompu et qu’elles se retrouvent dans un état pire que leur mal actuel», constate François Ladame, conscient que «l’effondrement mélancolique» menace aussi celui qui bouleverse sa routine.

Sortir de la culpabilité

Si la volonté de changer est bien là, le psychanalyste offre deux options. La libération en solitaire, solution la plus aventureuse. «Le moi du sujet doit mobiliser son capital de violence pour réussir, seul, à se rebeller contre son surmoi et à se défaire de son joug.» Ou la thérapie avec un psy, qui parviendra à «humaniser le surmoi et autoriser le sujet à prendre du plaisir sans se culpabiliser». Ce sera long et, parfois, une amélioration temporaire incitera les sujets autodestructeurs à arrêter le traitement, par peur de se libérer, mais «tous mes patients qui ont tenu jusqu’au bout ont découvert l’incomparable «légèreté d’être» une fois débarrassés de leurs entraves surmoïques. Le risque qu’ils ont pris en a valu indéniablement la peine!», se réjouit le psychanalyste.