«Le reste du monde survivra, mais concernant la Russie, je n'ai rien de très joyeux à dire.» Le sexologue le plus fameux de Russie, Igor Kon, multiplie depuis quelque temps, via interviews, articles et informations données sur son site personnel (sexology.narod.ru), les cris d'alarme concernant l'absence totale d'information en matière de sexualité. Une situation héritée des temps soviétiques et qui conduit aujourd'hui à des impasses graves, privant la Russie d'armes efficaces contre le sida et même contre la plupart des maladies vénériennes qui, en Occident, ne sont plus qu'un lointain souvenir.

Igor Kon, 72 ans, dénonce ainsi la passivité du pouvoir actuel qui ne fait rien pour encourager le développement de l'éducation sexuelle à l'école ou enseigner quelques principes de base en matière de tolérance «vis-à-vis des minorités sexuelles ou des styles de vie alternatifs. Le niveau de l'éducation sexuelle n'a pas bougé depuis le XIXe siècle. Les problèmes de sexualité discutés communément en Occident sont ici passés sous silence, avec le prétexte de ne pas induire les jeunes à la tentation». Pire, le silence engendre le silence: si en 1992 les Russes étaient 18% à souhaiter des cours d'éducation sexuelle pour leurs enfants, ils ne sont plus aujourd'hui que 9% à émettre le même vœu. Les autres chiffres ne sont guère plus encourageants: 36% des Russes considèrent l'homosexualité comme «immorale» ou comme une «sale habitude» et 31% comme une «maladie mentale». Il faut dire que ce n'est qu'en 1993 que la loi russe a cessé de classer l'homosexualité dans les comportements criminels et en 1999 qu'elle a été rayée de la liste des troubles psychiatriques, même si nombre de psychiatres, selon Kon, «continuent chez nous de soutenir cette thèse». Dès 1990 pourtant Igor Kon, en collaboration avec le Ministère de l'éducation, avait mis sur pied un programme d'éducation sexuelle, maintes fois reporté avant d'être définitivement enterré en 1996: cette année-là le Ministère avait enfin décidé de lancer les premiers programmes pilotes. Aussitôt un déchaînement de protestations avait secoué tous les pays: manifestations, campagnes de presse, hostilité à l'intérieur du gouvernement: «Au lieu d'examiner en quoi consistait ce programme, politiciens et journalistes ont répété partout qu'il allait faire peser une grave menace sur la moralité de nos enfants.»

Cela fait plus de trente ans qu'Igor Kon se bat pour vaincre ce trait du caractère russe qui consiste, en matière de sexe «à aimer beaucoup ça mais à détester en parler». Une attitude qui continue de lui valoir des inimitiés féroces. Le Moscow Times rapporte ainsi que, dernièrement, le sexologue, lors d'un colloque à l'Université de Moscou, s'est fait bruyamment interrompre par un groupe de jeunes gens brandissant des panneaux hostiles, du genre: «Jetez Kon hors de l'Université», le tout accompagné de slogans homophobes. Il a fallu l'intervention de la police pour qu'il puisse continuer sa conférence intitulée «L'homme dans un monde changeant». Une semaine plus tard, la porte de son appartement était barbouillée d'injures et de l'inscription satanique «666». Et depuis quelques jours ce sociologue de formation reçoit des menaces de mort par téléphone.

Aujourd'hui Igor Kon se sent bien seul au point d'affirmer être même prêt à «expliquer aux garçons russes qu'il faut se laver sous le prépuce. Ça me déprime beaucoup d'avoir à occuper le restant de ma vie à de telles vétilles, mais c'est nécessaire dans un pays où il n'existe aucune approche professionnelle de la sexualité». Kon va même plus loin et parle d'un «réel risque d'anéantissement du pays»: à l'absence d'information et au développement des épidémies s'ajoute le manque de moyens financiers et surtout les tirs croisés des partisans du silence radio: «Les communistes, l'église orthodoxe, et même diverses associations fondamentalistes américaines soi-disant pro-life qui investissent beaucoup d'argent pour la propagande en Russie.» Sans parler de «l'administration Poutine qui n'a pour toute politique en la matière qu'une hystérie anti-sexuelle et une rhétorique anti-occidentale».