Parce que la sexualité fait partie de nos vies mais qu'elle reste pourtant taboue, «Le Temps» a inauguré un nouveau rendez-vous: deux fois par mois, la chroniqueuse et journaliste Maïa Mazaurette donnera son point de vue sur un sujet d'actualité.

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La sexualité est-elle une question de savoir-être, ou de savoir-faire? Culturellement, on a tendance à privilégier le savoir-être. Les uns naîtraient avec un pénis suffisamment gros, ou pas. Les autres avec une capacité orgasmique montée en série, ou pas. Le plaisir s’obtiendrait alors – selon votre grille de lecture personnelle – de droit divin, ou via la loterie génétique.

Dans ce paradigme, le savoir-être se double d’un savoir «être à deux». C’est ce qu’on appelle l’alchimie. Cette forme de pensée magique nous rassure: quand la sexualité ne fonctionne pas, ce n’est «la faute de personne». Quand elle nous transcende, elle valide le sentiment d’avoir trouvé l’âme sœur: «On était faits pour se rencontrer.»

Sur le papier, formidable – ça donne des contes de fées très touchants. Dans la pratique, choisir la pensée magique contre la connaissance technique constitue un risque. Quand on a l’impression que tout se fait «naturellement» (ou que tout repose sur «une simple question d’amour», comme je l’entends régulièrement), on n’a aucune raison de renouveler ses pratiques ou de les améliorer. Pendant quelques mois ou quelques années, pourquoi pas. Au bout de cinq ou cinquante ans, ça va devenir très compliqué.

La pensée magique peut aussi conduire à rejeter des partenaires avec qui on aurait vécu de belles histoires, si on avait pris la peine de s’adapter à leur corps, ou de reconnaître leurs préférences. Pourquoi disqualifier un ou une amant/e quand on aurait pu procéder à des ajustements? Si on apprécie quelqu’un, ne devrait-on pas être motivé pour faire advenir cette fameuse alchimie, au lieu d’espérer qu’elle tombe du ciel?

On touche alors au cœur du problème: l’imaginaire alchimique nous déresponsabilise. Il crée des problèmes et des stratégies d’évitement là où on pourrait inventer ses solutions (la compatibilité, ça se travaille). Il nous fait baisser les bras quand il faudrait relativiser (si vous ne faites pas d’étincelles lors d’une première rencontre, c’est peut-être parce que les premières rencontres sont intimidantes).

Parfois, on a bu quatre verres, et il est 4 heures du matin. Parfois, on a des soucis, la (vraie) migraine, la tête ailleurs. Parfois, on manque de désir, parce que l’autre personne n’a pas essayé de se rendre désirable. Et ça n’a rien à voir avec l’alchimie.

Bien sûr, renoncer à cette béquille oblige à se remettre en question. On ne peut plus faire l’autruche, encore moins faire l’enfant (ça tombe bien, la sexualité relationnelle est censée être un sport d’adulte). Mais surtout, refuser les facilités de la magie permet de se simplifier l’existence à long terme. Non seulement on échappe au destin anatomique (toujours un peu triste), mais la sexualité devient bien plus confortable quand on passe du savoir-être au savoir-faire. Parce qu’au moins notre capacité d’action est intacte. D’où un charmant paradoxe: refuser les pouvoirs magiques, c’est reprendre un pouvoir effectif.

Et si vraiment on aime les grimoires, ça tombe bien, les sorcières sont à la mode. Celles et ceux d’entre vous qui ont adoré Sorcières, la puissance invaincue des femmes par Mona Chollet (La Découverte, 2018) pourront se tourner vers la magie rouge, dédiée aux arts érotiques et amoureux. Cette sous-catégorie de la magie blanche existe depuis le milieu du XIXe siècle. Après tout, pourquoi pas? A condition d’être en charge. Et à condition de changer de formule: non pas «on a une bonne alchimie» mais «on fait une bonne alchimie».


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