Portrait

Matthieu Mégevand, foi d’éditeur

Ecrivain, spécialiste de l’islam, amateur de rap, le Genevois de 32 ans a repris la direction de la maison d’édition protestante Labor et Fides

Sise à la rue Beauregard, face au palais de l’Athénée, Labor et Fides est une institution de la vieille ville de Genève. Le Mur des réformateurs se dresse à quelques pas. L’environnement est un brin austère, tendance calviniste. «Bien sûr, cet héritage intimide», sourit Matthieu Mégevand. Look d’étudiant intello, lunettes à larges montures et baskets élimées, le nouveau directeur de la maison d’édition protestante fondée en 1924 évolue pourtant avec aplomb dans cet univers de parquets grinçants et de livres empilés du sol au plafond. A 32 ans, il est loin d’être un nouveau venu dans le milieu littéraire romand. Il fait partie des jeunes auteurs locaux les plus remarqués de ces dernières années, notamment pour son roman philosophique sur le drame de Sierre Ce qu’il reste des mots, publié chez Fayard en 2013. Historien des religions spécialiste de l’islam, il intervient régulièrement dans la presse pour livrer sa lecture des événements de l’actualité.

Formation en histoire des religions

Entré en fonction en juillet 2015, le Genevois, marié et père d’une petite fille, assure la promotion de la trentaine de livres publiés chaque année par Labor et Fides, tout en cherchant les nouveaux ouvrages et auteurs qui viendront étoffer son catalogue. «Le public s’intéresse à la religion et à la spiritualité. Mon objectif est de rejoindre cet intérêt avec sérieux, en publiant des penseurs accessibles. J’ai une formation en histoire des religions, et non en théologie; cela peut être vu comme une lacune mais j’espère apporter une certaine fraîcheur.»

Labor et Fides reste certes le relais des réflexions des facultés de théologie protestantes. Mais, depuis plusieurs années déjà, des ouvrages aussi variés que Calvin sans trop se fatiguer, illustré par Mix et Remix, ou Jungles, un livre de photographies de Jean Revillard sur les abris de fortune des migrants de Calais, côtoient l’œuvre en 26 volumes du pasteur Karl Barth qui a fait la renommée de la maison. «Je compte poursuivre cette ouverture. J’espère notamment créer une collection sur l’islam et une collection qui rassemblera littérature et spiritualité, dans laquelle les auteurs évoqueront leur rapport à la foi, ou bien souvent à l’absence de foi», indique le jeune homme qui a reçu une éducation catholique mais se décrit aujourd’hui comme «chrétien plutôt protestant» et revendique une foi «libre qui s’intéresse à l’essentiel».

Sa vivacité fait peu de doute

Dans un contexte de surproduction littéraire et de bouleversement des habitudes de lecture, assurer la pérennité d’une maison d’édition constitue un défi de taille. «Il a tous les atouts en main, la culture religieuse, une expérience d’auteur et une grande intelligence pratique, estime son prédécesseur Gabriel de Montmollin, qui l’a sollicité pour reprendre le poste. Je suis aussi frappé par sa rapidité de décision et de compréhension.»

Si l’on en juge son débit de parole, la vivacité de Matthieu Mégevand fait peu de doute. Une énergie qui, dans un premier temps, n’a pas contribué à faire de lui le premier de classe que l’on s’attend à trouver en creusant son parcours. A l’adolescence, une seule chose l’enthousiasme: le rap. «J’étais fasciné par l’esprit de rébellion, la beauté des mots et la manière incisive de décrire la réalité. Ce genre musical continue d’ailleurs de m’enthousiasmer.» Deuxième d’une famille de six enfants établie à Athenaz, un village de la campagne genevoise, il boude l’école, passe du public au privé, commence un apprentissage chez UBS qu’il abandonne au bout de six mois. «Le métier le plus éloigné de tout ce qui m’intéresse», s’amuse-t-il aujourd’hui. Il observe de loin l’immense bibliothèque parentale garnie de pléiades, sans oser y toucher. C’est à 18 ans que survient «le déclic». Sans aucun diplôme, Matthieu Mégevand part pour huit mois en Australie, avec dans ses bagages L’Usage du monde de Nicolas Bouvier. «Ce voyage a marqué le début d’un amour dévorant pour la littérature. J’ai écumé les librairies françaises et lu tout ce qui me tombait sous la main, de Rousseau à Kadaré.»

Un spécialiste de l’Islam

A son retour, il rejoint le collège du soir, puis l’Université de Genève pour un bachelor en philosophie et en histoire des religions. Il se passionne pour «la manière dont la religion façonne les groupes sociaux, son influence sur tous les enjeux humains et les grandes questions métaphysiques. L’histoire des religions permet d’appréhender un monde complexe. Les événements actuels montrent que mon choix était pertinent.» Par la suite, il se spécialise dans l’étude de l’islam à la Sorbonne, tout en travaillant comme journaliste au Monde des religions.

Le parcours de Matthieu Mégevand est jalonné d’imposants tatouages, cinq au total, comme autant de liens avec son cheminement spirituel et les événements de sa vie. Il est surtout rythmé par la publication de trois livres: un recueil de nouvelles, Jardin secret, alors qu’il n’a que 23 ans, et deux romans, Les Deux aveugles de Jéricho et Ce qu’il reste des mots. Son prochain ouvrage, Les Lueurs, a paru ces jours. Dans ce récit sur le souvenir, Matthieu Mégevand évoque le lymphome d’Hodgkin, une forme de cancer, dont il a souffert en 2004. Une étape qui a bouleversé son rapport au corps, réveillé sa conscience de la mort, «tout changé sans rien changer».

«J’appréhende de dévoiler cette étape de mon passé»

Pourquoi y revenir aujourd’hui? «Cela me trottait dans la tête depuis dix ans. J’ai désormais l’impression d’avoir assez de distance pour ne pas tomber dans le pathétique. Ce n’est pas un témoignage mais un projet littéraire autour de la mémoire. J’ai travaillé dans une bulle, sans chercher à réanimer les images manquantes en faisant appel à mon entourage.» Pour la première fois de la rencontre, la voix de Matthieu Mégevand se fait moins assurée. «Oui, j’appréhende de dévoiler cette étape de mon passé. J’ai longtemps hésité, renoncé à montrer le texte, pour finalement le proposer.» Editeur, islamologue, il demeure avant tout écrivain. «Je suis entré dans l’écriture à l’âge de douze ans, à travers les textes de rap, et n’ai jamais arrêté depuis. Quelle que soit mon étiquette, cela fera toujours partie de ma vie.»


Profil


1984 Naissance à Genève.

2007 Parution du recueil de nouvelles Jardin Secret aux éditions l’Age d’Homme. Deux romans suivront en 2011 et 2013.

2012 Obtient son master en islamologie à la Sorbonne.

2015 Reprend la direction des éditions Labor et Fides.

2016 Publication du récit Les Lueurs.

Publicité