«C'est très important, la philo. Ça nous ouvre l'esprit, ça nous apprend à mieux penser.» Pour Vincent, Coralie et Cyril, élèves de troisième moderne au Gymnase de Nyon, l'intérêt de la philosophie au lycée ne fait aucun doute. Des présocratiques à Camus, ils trouvent dans ce déroulement des idées «un enrichissement, c'est clair». D'abord sur le plan scolaire, puisque, à l'instar de Vincent, ils peuvent piocher dans le corpus de textes et de thèses pour enrichir leurs travaux en français ou en histoire. Mais il y a plus. «On découvre un état d'esprit complètement différent», souffle Cyril. Peut-être parce que «la philo est le seul cours qui nous touche personnellement», glisse Coralie. Autant de compliments adressés à une discipline plutôt mal aimée en terre vaudoise, où elle est moins bien dotée qu'ailleurs. D'autant que les autorités scolaires ne comptent pas profiter de la nouvelle maturité pour améliorer son statut.

Le choix des élèves

Car dès la prochaine rentrée, en août, les cursus du secondaire supérieur national sont chamboulés. Les gymnases, ou collèges, deviennent écoles de maturité; les actuelles sections moderne, scientifique, etc., disparaissent au profit d'un système modulaire. Les élèves suivront sept disciplines fondamentales et deux cantonales. S'y ajoutent une «option spécifique», suivie durant trois ans, et une «complémentaire» durant la troisième année. Dans le cas de la philosophie, son statut se joue au travers des choix cantonaux. Les Vaudois, justement, en font leur «branche cantonale», c'est-à-dire que chaque élève de l'Ecole de maturité suivra deux heures de «philo pour tous» en deuxième année. C'est tout. Cela dit, les intéressés peuvent augmenter leur part en la choisissant comme option, spécifique ou complémentaire – voire les deux à la fois.

Dans la plupart des cantons romands, les administrations ont déjà réalisé des sondages auprès des élèves du collège, pour disposer de quelques indications sur les branches qui devront être mieux modifiées. En leur demandant: «Que prendriez-vous maintenant comme option?» C'est là, justement, que les Vaudois ont été surpris. La branche «philosophie et psychologie» arrive au deuxième rang du pointage cantonal, avec 270 suffrages, après la biologie et chimie (380). La discipline de Spinoza devance ainsi les maths, la physique, l'économie et le droit, ainsi que le dessin et la musique. Elle enregistre près de trois fois plus de souhaits que le latin. Concrètement, les Vaudois devront «sans doute ouvrir une classe d'option en philosophie dans chaque gymnase», indique le président des chefs de file de la branche, le Nyonnais François Félix. Dans les autres cantons, le problème ne se pose pas, puisqu'ils ont accordé davantage d'importance à la philo. A Genève, elle constituera une discipline fondamentale et fera partie du tronc commun. Actuellement, on s'intéresse plutôt au sort des branches artistiques, dont la demande devrait représenter un effectif plus important que celui des classes de matu cantonale artistique. Idem à Fribourg et en Valais, où la philosophie sera intégrée au tronc commun. «Pour le canton de Vaud, ce plébiscite de la philosophie nous a étonnés.» François Félix a le triomphe modeste: «Nous devinions pourtant que cette branche, longtemps vue comme annexe, intéressait davantage les jeunes que ce qu'on voulait croire». Ces résultats sonnent tout de même comme une revanche dans le monde scolaire vaudois. D'autant que les professeurs de philosophie sont restés discrets lors des batailles rangées qui opposèrent les spécialistes durant la conception du programme. Pourtant, on aurait sans doute tort de voir les élèves pris en otage par la corporation des enseignants. Si la philo peut représenter, aux yeux d'une minorité, une branche moins contraignante que les langues ou les sciences, elle ouvre surtout une fenêtre dans un cursus encore très marqué par l'acquisition de connaissances «lour-des». Et même si la philo change la «façon de voir le monde» des lycéens, comme le pense Cyril, ceux-ci ne manquent pas d'idées précises sur ce qu'ils attendent d'un tel cours. «Pas de thèmes trop généraux», lance Nicolas, en première latine à Nyon. «Comprendre d'abord les courants de pensée», ajoute un autre. Surtout, ils mettent l'accent sur les débats contemporains: «Le programme nous tient en haleine, mais on craint de manquer de temps pour les auteurs modernes», explique Coralie. Issu de première latine, Fabien tranche: «Parménide, c'est limite chiant.» Puisque «le monde est cartésien», lancent-ils hardiment, il revient à la philo d'expliquer le présent. Les professeurs de la future Ecole de maturité sont avertis.