C'est dit sans bravade, ni fausse modestie. Nicola Thibaudeau, derrière sa simplicité et son savoureux accent canadien, cache bien un engagement de tous les instants. Quand on lui demande le bilan de ces dernières années, la directrice générale de MPS Micro Precision Systems déclare qu'elle s'est bien amusée. Elle aurait tout aussi bien pu répondre qu'elle a, avec son équipe, doublé le chiffre d'affaires de MPS, une entreprise spécialisée dans les systèmes avec roulements à billes, et créé une centaine d'emplois à Bienne, Bonfol et Court. En cinq ans à peine, elle a remis sur pied une entreprise qui battait sérieusement de l'aile et qui est aujourd'hui, avec 220 personnes, en pleine expansion.

En 2003, quand cette ingénieure en génie mécanique arrive à la tête de MPS, la société fondée en 1936 sous le nom de RMB est au plus bas. Au fil des ans et des changements d'actionnariat, le nombre des emplois est tombé de 900 à 120. Le groupe allemand Faulhaber qui vient de reprendre l'entreprise veut voir des résultats. «Ils nous ont donné des objectifs, doubler le chiffre d'affaires au cours des quatre prochaines années et avoir une rentabilité. C'était écrit dans mon contrat, dit-elle avec un rire dans la voix. Je leur ai dit, vous écrivez ce que vous voulez! Mais on l'a fait, je n'en reviens pas!»

«Aider à tourner la page»

Femme pratique, Nicola Thibaudeau décide que les locaux loués très cher en ville de Bienne ne suffisent plus. «J'ai proposé de déménager. Reconstruire un nouveau bâtiment, cela aide à tourner la page.» Jeudi prochain, après des années de planification et de construction, ce sera l'inauguration officielle du cube de verre noir posé dans la zone industrielle de Bienne. La conseillère fédérale Doris Leuthard - accompagnée du conseiller d'Etat bernois Andreas Rickenbacher et du maire de Bienne Hans Stöckli - sera là pour ce grand jour. Tout un symbole. Puis suivent deux jours de fête pour les employés et leur famille.

Nicola Thibaudeau n'en est pas à son premier coup. Cette Canadienne arrivée un peu par hasard en Suisse en 1990 alors qu'elle travaillait pour IBM, commence par redresser Cicorel à La Chaux-de-Fonds, une maison spécialisée dans la fabrication de circuits imprimés. Puis en 1994, elle prend la tête et la moitié du capital de Mecanex à Nyon, qui fournit des mécanismes de haute performance pour l'industrie aérospatiale. Passionnée d'aéronautique -, elle saute en parachute depuis l'âge de 16ans et a un brevet de pilote - elle est dans son élément. Ses talents de stratège et d'entrepreneuse lui valent en 1997 le Prix Veuve Clicquot de la femme d'affaires suisse. Elle a toujours une idée d'avance. Après avoir resserré l'organisation et ouvert un nouveau site de production aux Etats-Unis, elle revend en 2000 l'ensemble des activités de Mecanex à Ruag.

Une histoire à succès qui se répète avec MPS. Pour 2008, le chiffre d'affaires devrait atteindre 35 millions, contre 18 millions en 2003. «On a bénéficié d'un marché très porteur, mais en même temps, il fallait reconstituer des équipes, aller rechercher des compétences perdues, et puis produire et être rentable, parce que faire du chiffre d'affaires non rentable, c'est comme creuser sa tombe. C'était fantastique, mais essoufflant aussi!»

Au quatrième étage du nouveau siège biennois, les bureaux des cadres de MPS sont tous ouverts. Il règne une ambiance à la fois concentrée et détendue. On entend les pleurs du bébé de la cheffe des finances, et plus étouffé, le bruit des machines. «Je vais vous montrer un peu ce qu'on fait», dit la patronne d'un ton énergique en brandissant un petit objet en métal. «Ça, c'est une tête de pompe qui tourne, c'est implanté dans l'abdomen et alimente la colonne vertébrale avec de la morphine. Il y a cinq roulements. Aujourd'hui, c'est 25% de notre chiffre d'affaires. RMB faisait du roulement standard. Tout ce que nous faisons est développé sur mesure pour le client.»

«On ne se laisse plus décourager par l'Asie»

Nicola Thibaudeau est devenue ingénieure parce qu'elle aime créer et voir le produit fini. A son arrivée à la tête de MPS, il ne restait à l'usine de Bonfol que des établis où l'on assemblait des roulements. Elle a vite fait de ramener le bruit des machines dans les halles. «Si on achète tout à l'extérieur, c'est les autres qui décident de la production. Aujourd'hui, nous avons treize machines. Et elles produisent des roulements toujours plus complexes pour l'horlogerie. Nous avons développé - et fait breveter - un roulement sans lubrification avec des billes en oxyde de zirconium. Nous sommes en train de percer avec cela. L'usine a été transformée.»

Nicola Thibaudeau, qui a redonné un nouveau souffle à MPS, est l'exemple vivant du mouvement de réindustrialisation qui a saisi la Suisse au cours des dernières années. «Il y a dix ans, le monde industriel posait ses pions. Aller voir une entreprise en Asie était décourageant. Aujourd'hui, on se rend compte que dans une usine de 10 000 personnes, on ne peut pas leur demander ça, dit-elle en brandissant sa pompe. Eux, ils ont 200 machines avec le même programme. Nous faisons une mise en train tous les deux jours. La proximité est importante. Nous avons des clients qui viennent toutes les deux semaines ici discuter avec nous. La Suisse a réussi à acquérir un niveau de compétence et une image très positive d'écoute du client. Chacun a trouvé sa place.»

Lorsque la directrice souligne que les performances de MPS sont un travail d'équipe, ce ne sont pas des mots en l'air. Au cours des premières semaines dans «la boîte», comme elle dit, elle a passé à tous les postes pour voir en quoi le travail consistait. Aucun détail ne lui échappe. Dans le local où deux femmes contrôlaient au microscope chaque bille, elle a fait repeindre les parois en blanc: «Elles étaient toutes grises, cela manquait de lumière.»

«Ne pas être rivé sur les dogmes»

Le syndicat Unia ne tarit pas d'éloges sur la convention collective «pionnière» passée avec MPS: 18 semaines de congé maternité, congé de naissance de cinq jours pour le père, augmentation des salaires minimaux, etc. A la table des négociations, les délégués syndicaux ont même dû freiner Nicola Thibaudeau, pour qu'il leur reste quelque chose à revendiquer! «Un père qui travaille chez nous, il aura peut-être deux enfants dans sa vie. Et ces jours-là, il ne sera pas là, ou il sera là à moitié. Donc on peut tout aussi bien lui donner congé plutôt que d'être rivé sur des dogmes. Cela nous coûte, mais c'est donnant donnant.» Quand il a fallu en fin d'année dernière demander aux employés de Bonfol de travailler le week-end aussi pour honorer un carnet de commandes qui débordait, personne n'a refusé.

Pour Nicola Thibaudeau, qui a grandi avec dix frères et sœurs, la famille est la valeur de base de la société. «Au sens élargi. Même pour ceux qui n'ont pas d'enfants c'est important. Il y a trop de choses qui se perdent sinon. Le regard de l'autre, l'assistance, la solidarité.»

Mère de deux garçons de 9 et 11 ans, elle a toujours travaillé à 100%, comme son mari lequel, l'an dernier, a diminué son activité professionnelle. Elle considère de manière très naturelle que la femme est l'égale de l'homme. L'engagement récent d'une cheffe de la recherche, aux côtés de la cheffe des finances et de la cheffe du personnel, n'est pas un acte militant. «C'était la meilleure. Le fait d'être femme ne peut pas être un critère. Nous avons aussi des hommes excellents. Ce serait grave pour eux, et catastrophique pour l'ambiance.»

Mais Nicola Thibaudeau reconnaît que ce n'est pas un hasard si les chasseurs de têtes qui l'ont abordée en 2003 se sont tournés vers une femme pour reprendre un bateau qui prenait l'eau: «Peut-être que si la boîte s'était très bien portée, ils ne seraient pas venus vers moi, mais vers un homme confirmé...»