«Nous pouvons nous voir demain à Paris, après-demain à Francfort, dans trois jours à Dubaï et ensuite, brièvement, à Lausanne.» Le message laissé ce soir-là sur le répondeur est éloquent. Claude Béglé n'a pas besoin de s'expliquer pour revendiquer le label de «citoyen du monde». «Produit de la mondialisation», comme il se définit lui-même, inlassable explorateur de frontières (géographiques, culturelles, institutionnelles ou thématiques), il a vécu dans quinze pays et œuvré sur tous les continents. Aujourd'hui pourtant il s'est résolu à se poser en Suisse et à se mettre au service de son «géant jaune». Enfin, géant... toutes proportions gardées, comparé aux entreprises dont cet enfant du Pays de Vaud a porté les couleurs.

La Poste, dont il présidera le conseil d'administration à partir de l'an prochain, serait-elle une simple opportunité de rentrer au bercail pour une fin de carrière «pépère»? Allons donc! A 58 ans, il n'est pas question de se reposer. L'homme a toujours «l'énergie pour travailler seize heures par jour». Et le «sens du devoir» chevillé au corps.

Chef, plutôt qu'homme d'affaires

Claude Béglé revendique l'appellation de chef... et décline celle d'homme d'affaires. Car les affaires ne représentent pas une fin en soi. La quête est tout autre, à la fois colossale et humble. Claude Béglé se voit comme un «agent du changement».

Ne pas tout bouleverser pour le plaisir ou la gloire. Mais accompagner un processus en cours. Celui, gigantesque et à bien des égards écrasant, de la globalisation. «Je considère que c'est une chance», glisse, serein, le citoyen de Pully. «La globalisation, qu'on le veuille ou non, réduit la fracture entre le Nord et le Sud. Entre riches et pauvres. De nouvelles régions émergent, plus de gens vivent mieux...»

Commentaire facile, a priori, d'un homme installé paisiblement au milieu d'arbres centenaires dans son jardin surplombant le Léman. Si ce n'est qu'en le prononçant, il refait un long voyage. Au Népal, où il part après ses études pour devenir, au gré des circonstances, conseiller du roi. Au Liban où, dans les rangs du CICR, il voit les bombes tomber. En Afrique ou en Amérique du Sud, où il travaille pour Nestlé. En Chine, en Afrique ou encore en Europe de l'Est de l'immédiat après-Guerre froide, où il mène un gigantesque projet de privatisation pour le compte de Philip Morris.

Le patron qu'il est dans l'âme ne s'est pourtant jamais contenté du côté glamour de la vie «d'expat». «Partout où l'on est, il faut tenter de se fondre dans la masse pour découvrir les choses de l'intérieur, défaire les préjugés, casser les images trop simplistes.» Se fondre dans la masse? Difficile, lorsque, hormis dans une équipe de basketball, on a toujours la tête qui dépasse. Mais le Vaudois assume. En «outsider», il est parvenu à s'intégrer dans les cercles les plus fermés et les sphères les plus hautes. Notamment ces dix dernières années, qui marquent son retour progressif vers la Suisse.

Une décennie qui démarre par une entrée fracassante dans le secteur postal. Engagé par la société hollandaise TNT au terme d'une nuit blanche dans un hôtel de Bologne passée à subir des entretiens d'embauche en liaison téléphonique avec la Belgique, les Etats-Unis, l'Australie et à nouveau l'Europe, au gré des fuseaux horaires. A l'aube, l'affaire est dans la poche. Avec elle, un billet pour Paris, d'où il gère les affaires de 58 pays.

L'antithèse du petit Suisse

En 1999, un transfert. Dans la hiérarchie de la poste française, le Vaudois, qui incarne - pas uniquement sur le plan physique - l'antithèse du «petit Suisse», se fait sa place dans le monde très fermé des énarques et polytechniciens. Il fréquente des ministres, acquiert pour l'Etat français une quarantaine d'entreprises, gère des montants qui se chiffrent en milliards, des employés qui se comptent en dizaines de milliers, et passe ses soirées en compagnie de l'intelligentsia parisienne. Il a la posture, le bagout, l'esprit... C'est donc tout naturellement qu'il obtient également la nationalité française. «Et européenne», insiste-t-il, convaincu que l'avenir du continent - et de la Suisse - se joue en partie à Bruxelles.

En octobre 2005, un nouveau défi l'attend. Toujours dans le même secteur, mais en Allemagne, où il devient président du directoire de DHL pour l'Europe centrale. Un employeur qui «prêtera» même ses talents d'organisateur et de négociateur au Ministère des affaires étrangères allemand, pour lequel il organise, en Chine, une conférence interministérielle.

Un libéral épris de justice

Confession a posteriori, il aurait sans doute aimé faire de la politique. «Mais dans quel parti?» interroge-t-il. Sur le plan économique, Claude Béglé se qualifie d'authentique libéral. «Mais s'il fallait s'en référer à mes idéaux de justice, on me taxerait de gauchiste!» Lui dont, adolescent, la voie paraissait tracée - il serait avocat lausannois, membre probable d'un parti bourgeois et de la bonne société - n'aime pas les recettes. Après ses études, HEC, Droit et Hautes études internationales, la seule concession qu'il fera au conformisme passera par l'école d'officier.

Pourtant, s'il a préféré, ensuite, faire sa propre cuisine, il ne renie en rien l'héritage familial. Une culture transmise par un père entrepreneur, qui fut l'administrateur-délégué de Suchard-Tobler, mais également passionné par sa région, son pays et leur histoire. Et par une mère, récemment décédée dans ses bras, dont «la sagesse, l'équanimité et la générosité» l'ont accompagné. Un legs qu'il compte bien transmettre à ses six enfants.

En prime, un adage qui ne sonne comme une banalité que pour ceux qui ne l'appliquent pas: «S'ouvrir, toujours et encore. Il faut découvrir les frontières!» Un schéma que le manager applique dans ses méthodes. Pour souder des équipes de direction, définir des stratégies, voire arrêter des budgets, il n'hésite pas à emmener ses troupes sur un brise-glace direction pôle Nord. Ou au Sahara. «Il est nécessaire de s'écarter du quotidien, de s'arracher, parfois, du parasitage d'Internet et des téléphones portables pour bien réfléchir!» Sinon, comme il le dit, lorsqu'il s'agit d'augmenter la rentabilité d'une entreprise, on commence par réduire les coûts, économiser. «Pour générer du profit, une entreprise doit commencer par se demander ce qu'elle peut faire de plus et de mieux!»

Assumer ses contradictions

Homme d'action, homme pressé, Claude Béglé ne paraît pourtant pas stressé. Il dégage l'impression d'être en accord avec lui-même et, lorsqu'il ne l'est pas, d'assumer ses contradictions. C'est d'ailleurs la raison évoquée de son retour en Suisse. Il avait promis à ses parents qu'un jour, il reviendrait: «Un jour, je servirai mon pays.» Le voilà donc en passe de poser sa mallette à Berne, mû par «le sens du devoir»... Il est impatient de découvrir la ville, la capitale, son fonctionnement, ses institutions «de l'intérieur». Un peu comme on se réjouirait de découvrir un lieu exotique. Les «postiers», les employés de l'administration, les politiques, eux, découvriront un homme pour le moins atypique. Un meneur d'hommes infatigable...