«Pour moi c'était du pelotage, rien d'autre.» Traitée par un interniste genevois, spécialisé dans les techniques cognitivo-comportementales, la jeune Laura, 23 ans, se rappelle avec dégoût le «massage relaxant» censé la guérir de ses troubles anxieux et dépressifs. Aux yeux du médecin, le fait de pincer les mamelons en disant «mmmmmh… c'est mignon» ou de passer ses mains entre les cuisses de la patiente revêt, on s'en doutait, une tout autre signification. «Il n'y avait aucune connotation sexuelle là-dedans, il s'agissait de stimuler le corps entier», a-t-il affirmé jeudi devant le Tribunal de police. Jugé pour abus de détresse, le docteur n'en est pas à son coup d'essai. Deux plaintes lui avaient valu un blâme et une exclusion du service d'urgence de l'association des médecins du canton. Il y a tout juste dix ans, il était aussi condamné à deux mois de prison avec sursis pour avoir pratiqué cette méthode sur une adolescente. Suspendu de ses fonctions durant un mois, il avait juré qu'on ne l'y reprendrait plus…

Le parcours de ce praticien de 57 ans n'est pas banal. C'est comme jeune titulaire d'un diplôme de radioélectricien qu'il s'est familiarisé avec cette technique non reconnue: «On était parti fêter notre CFC à Venise. Lors d'une soirée trop arrosée, j'ai eu très mal à l'estomac. Un gastro-entérologue vaudois, qui se trouvait là, a proposé de me soigner en me faisant cette stimulation de la peau à l'aide de petits mouvements circulaires.» Des années d'études de médecine plus tard, il n'a pas oublié cette méthode même s'il assure aujourd'hui ne plus l'utiliser et ne pas la préconiser.

Ce que le docteur, défendu par Me Jamil Soussi, plaide à l'intention des juges, c'est sa passion de soigner. Quitte à véritablement stresser le Tribunal, il a longuement développé sa manière d'atteindre la détente la plus totale. D'abord, la méthode Schulz, celle qu'il nomme «faire le Suisse». Il s'agit de bannir toute réaction de fuite ou d'attaque face à la tension. «Il faut suggérer la lenteur, faire comme les Bernois, penser qu'on est tellement lourd qu'on rentre dans le sol.» Venue témoigner au procès, une patiente a confirmé les bienfaits de cette thérapie qui l'a débarrassée de ses crises de panique. Seconde voie de relaxation pour ceux qui résistent encore, la méthode Jackobson consiste à stresser les gens à l'extrême jusqu'à épuisement. «Après, ils sont obligés de lâcher prise.» Il y a encore la technique du «penser très fort à ses pieds», où le malade doit se concentrer et régler sa respiration abdominale.

Aucune de ces méthodes ne comprend de contact physique avec le patient. Pourquoi avoir choisi le massage dans le cas de Laure? «J'ai tout essayé. Elle ne faisait pas ses exercices à domicile, elle arrivait toujours en retard et je me suis senti en situation d'échec. J'ai tenté le tout pour le tout. C'était une bêtise mais je l'ai fait pour l'aider, pas pour lui faire du mal.» Du mal, Laure en a eu pourtant beaucoup. Elle avait fait le pas d'aller consulter ce médecin pour se sortir d'une passe difficile, poursuivre ses cours et réussir sa maturité. Le 28 novembre 2002, elle est partie précipitamment de ce cabinet, et tous ses amis ont remarqué son air effondré. Une psychologue a décelé un état de stress post-traumatique lié aux actes du docteur: «Elle avait honte et se sentait coupable de ne pas l'avoir vu venir.» Le praticien reconnaît les dangers de son massage. «Il peut gêner certaines personnes plus prudes ou être mal interprété. C'est pour cela que je préviens les patients.» Et Laure de se sentir une fois de plus trahie: «Il m'a juste parlé de mouvements circulaires sans me dire qu'il allait toucher mes parties intimes. Il savait très bien que j'avais de la peine à dire non.»

Toujours actif

L'accusé est-il seulement conscient des souffrances qu'il a fait subir à cette jeune fille, s'est demandé Me Jean-Luc Marsano, conseil de la partie civile? Le docteur s'est dit navré avant de s'étendre sur ses propres problèmes. A cette époque, il était déprimé, il avait perdu du poids et craignait un cancer. Soumis à une expertise psychiatrique dans le cadre de l'enquête, le médecin a été reconnu comme sain d'esprit, doté d'une volonté de convaincre et parfois de manipuler. Il n'y a aucun doute sur son entière responsabilité pénale, conclut le rapport. L'expert nourrit toutefois des doutes certains sur les compétences professionnelles de l'accusé tout en ajoutant que cette question relève de la compétence de la Commission de surveillance des professions de la santé. «Pour le moment, je n'ai pas été convoqué et je travaille comme avant. Je suis confiant. Les professeurs m'envoient toujours leurs patients.» La procédure disciplinaire devrait commencer après l'issue du procès pénal. Le Tribunal de police a encore fixé une ultime audience de plaidoiries avant de rendre son jugement. D'ici là, le docteur aura encore bien le temps de «faire le Suisse» ou de faire d'autres dégâts.