Harcèlement

Sur Mediapart, Adèle Haenel accuse

L’actrice française affirme sur Mediapart avoir été victime du réalisateur Christophe Ruggia, qui lui donna sa première chance au cinéma. Pour elle, il s’agissait «clairement de pédophilie et de harcèlement sexuel»

Invitée au micro de France Inter mercredi matin, la Garde des Sceaux Nicole Belloubet a réagi à l’interview d’Adèle Haenel: «Elle devrait saisir la justice, qui me semble être en capacité de prendre en compte ce type de situations», a-t-elle estimé tout en soulignant le caractère «très courageux» de cette prise de parole. Le même jour, le parquet de Paris ouvre une enquête pour «agressions sexuelles».

Son témoignage est précis, presque clinique. Des dates, des lieux, des faits. L’enquête que Mediapart a commencé à publier dimanche sur les violences sexuelles dont l’actrice française Adèle Haenel dit avoir été victime entre 2001 et 2004 laisse a priori peu de place au doute. Elle met en cause un seul homme, le réalisateur Christophe Ruggia, pour ce qu’elle considère «clairement comme de la pédophilie et du harcèlement sexuel».

Il fut le premier, en 2002, à donner sa chance à la jeune actrice dans son film Les Diables. Celle-ci avait alors 13 ans. Le sujet du film, accepté par les parents de l’apprentie actrice, n’est pas neutre: il met en scène l’amour incestueux de deux orphelins fugueurs, appelés à découvrir l’amour physique. Un contexte que, selon elle, le réalisateur aurait mis à profit pour établir son emprise sur l’adolescente: «C’était particulier avec moi, confirme l’actrice à Mediapart. Il jouait clairement la carte de l’amour, il me disait que la pellicule m’adorait, que j’avais du génie. J’ai peut-être cru à un moment à ce discours.»

Retrouvez ici le dossier:  Harcèlement et agression sexuels, la loi du silence

Une enquête de sept mois et une cinquantaine de témoins

Mediapart ne s’est pas contenté du seul témoignage d’Adèle Haenel, devenue depuis une actrice de premier plan, récompensée par deux Césars, celui du meilleur second rôle féminin en 2014 et celui de la meilleure actrice en 2015 pour sa prestation dans Les Combattants. Le site d’information a recueilli les propos d’une cinquantaine de témoins pour tenter de cerner la vérité, et étayer ces accusations qui rappellent, en France, d’autres affaires dévoilées dans le sillage de #MeToo.

On dit souvent des metteurs en scène qu’ils doivent être amoureux de leurs actrices, mais Adèle avait 12 ans

Un ancien technicien de régie présent sur le tournage

Avant cette mise en cause de Christophe Ruggia, le réalisateur Luc Besson, l’un des «parrains» du cinéma français, avait été accusé par l’actrice néerlandaise Sand Van Roy, actrice dans le film Taxi 5 puis engagée pour Valérian et la cité des mille planètes. La plainte pour viol déposée en mai 2018 par cette dernière avait été classée sans suite par le parquet de Paris en février 2019, mais une information judiciaire a été rouverte en octobre à la suite du dépôt d’une nouvelle plainte de l’intéressée et à la publication par Mediapart de témoignages accusateurs de huit autres femmes. Le cinéaste, qui a toujours nié le viol, a redit qu’il n’avait jamais rien commis de répréhensible dans son autobiographie Enfant terrible (XO Editions), tout juste publiée.

«Dénoncer le système de silence et de complicité»

Dans le cas d’Adèle Haenel, l’attitude du réalisateur – à qui les parents de la jeune fille avaient accepté de faire confiance malgré les scènes dénudées – pose la question de l’équipe de tournage, tant ses attouchements étaient connus. «Entre nous, on se disait que quelque chose n’était pas normal, qu’il y avait un souci. On dit souvent des metteurs en scène qu’ils doivent être amoureux de leurs actrices, mais Adèle avait 12 ans», a expliqué à Mediapart un ancien technicien de régie. Pourquoi personne, alors, n’est intervenu?

L’explication plonge au cœur de la tourmente #MeToo. Que faire quand la transgression est sous-jacente, mais qu’elle n’est pas publique? Aucun des témoins consultés par Mediapart n’avait à l’époque noté de «geste à connotation sexuelle». «J’oscillais tout le temps entre: «Ça ne va pas du tout ce qui se passe» et «Il est peut-être juste fasciné», se rappelle une autre technicienne. J’étais jeune, je ne me faisais pas confiance. Aujourd’hui, ce serait différent.»

La justice «condamne rarement»

Contacté par Mediapart, Christophe Ruggia a refusé de répondre. Le cinéaste ne devrait pas être inquiété par la justice puisque l’actrice se refuse pour l’heure à porter plainte, affirmant que les magistrats «condamnent rarement les agresseurs». Sandra Muller, l’initiatrice de #Balance ton porc, le #MeToo français, a été condamnée pour diffamation en septembre. «Je suis vraiment en colère, a confié Adèle Haenel à Mediapart. Mais la question, ce n’est pas tant moi, comment je survis ou pas à cela. Je veux raconter un abus malheureusement banal, et dénoncer le système de silence et de complicité qui, derrière, rend cela possible.»

Deux autres cinéastes français ont dans le passé, et avant l’affaire #MeToo, été mis en cause pour harcèlement sexuel. Le premier, Jean-Claude Brisseau, décédé en mai dernier, avait été condamné en 2005 pour avoir fait subir des «essais érotiques à des comédiennes». Le second, Abdellatif Kechiche, est visé par une plainte pour agression sexuelle déposée en octobre 2018. Ironie cinématographique: l’un des films de ce dernier, qui met en scène la relation passionnelle entre deux femmes, s’intitule La Vie d’Adèle.

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