«Hé, vous avez de la monnaie ou quelque chose?» Ce genre de sollicitation est fréquente dans les rues de New York, comme dans toutes les grandes villes du monde. Mais le jeune homme n’est pas content devant le refus des deux Blancs de mettre la main à leur porte-monnaie. Ils brandit ses béquilles, mettant en évidence son torse musclé: «Quoi? Vous débarquez dans ce quartier noir et vous n’êtes pas prêts à donner un dollar? Qu’est ce que vous faites là alors, qu’est ce que vous cherchez?» crie-t-il en menaçant de rameuter tout le voisinage.

Bienvenue à Brownsville, Brook­lyn, un des quartiers les plus défavorisés de la métropole américaine. Un des plus sordides et violents, aussi: c’est ici qu’a lieu, presque traditionnellement, le premier meurtre de l’année dans la ville, chaque 1er janvier, aux alentours de 2 heures du matin. Et des dizaines d’autres suivent: alors que, presque partout ailleurs, la criminalité atteint à New York des taux ridiculement bas, elle se concentre dans ces cours entourées de bâtiments en brique rouge subventionnés par la Ville, les projects, où elle n’a au contraire cessé de croître ces dernières années.

Pour Beth Navon, la dame «blanche» qui s’excuse presque du comportement de son concitoyen, c’est une évidence: ce n’est pas par hasard si Crossroads (Carrefour), un des trois centres de détention pour mineurs que compte la ville, a été placé là. Les 200 jeunes qui y sont incarcérés en permanence viennent à peu près tous des environs. Les gardes qui les surveillent aussi, d’ailleurs: le chômage frôle ici les 20%. Un emploi ne se refuse pas. Même s’il doit consister à jouer de la matraque contre les enfants du quartier.

Le voici, ce centre qui refuse de s’appeler «prison» – les détenus y séjournent dans l’attente d’un procès – mais qui en a les murs sans fenêtre, les barbelés, les miradors, les doubles portes sécurisées et où les contrôles sont à ce point stricts qu’ils empêchent au visiteur de faire entrer ne fût-ce qu’un stylo et un carnet de notes. C’est ici que se dévoilent les coulisses impitoyables de New York derrière la richesse des quartiers chics.

A New York, comme dans le reste des Etats-Unis, un jeune n’a pas le droit de boire une bière avant le jour anniversaire de ses 21 ans. Mais cet Etat est le seul à considérer qu’à 16 ans ce jeune est suffisamment «mûr» pour être puni comme un adulte en cas de délit. Les «lois Rockfeller», d’une dureté sans pareil contre le trafic de drogue, sont passées par là dans les années 1970. Par la suite, la politique de «la tolérance zéro» contre le crime n’a rien arrangé.

Cette sévérité – les jeunes sont traités avec plus d’égards dans un Etat comme l’Arizona ou alors le Missouri, dont New York tente de prendre exemple – a ses inconvénients. L’Etat de New York a été l’objet d’une enquête de la part du Département fédéral de la justice après la mort d’un jeune en prison et des cas de tabassage et de mauvais traitements. Il est soupçonné de violer les droits de l’homme les plus élémentaires.

Beth Navon le sait: d’une certaine manière, elle fait partie de l’entreprise menée par la ville pour améliorer son image. Ou, dit de manière moins cynique: son initiative a été acceptée, parmi beaucoup d’autres, pour tenter d’humaniser un système qui donne toutes les preuves d’avoir échoué. A New York, un jeune sur 15 aura tôt ou tard affaire à la justice. Et sur dix jeunes qui sortent de prison, sept y retourneront dans les trois années suivantes. Bien sûr, les différences sont abyssales entre Manhattan et certains quartiers de Brooklyn, d’un côté, et le Bronx ou Brownsville de l’autre. Ici, malgré une population qui dépasse largement les 100 000 habitants, il a fallu attendre ces dernières années pour que soit ouverte la première high school du quartier. Les écoliers s’y rendent maintenant en passant tous les jours à travers des détecteurs de métaux.

Voilà donc Beth Navon, maintenant rejointe par Jeremy, traversant le dernier sas de sécurité en direction de l’aile des jeunes filles. Une vingtaine de cellules donnant sur une pièce commune; quelques tables et chaises, un écran TV sur lequel est installé un jeu vidéo antédiluvien… La douzaine de détenues en uniforme bleu et tee-shirt blanc qui traînent lourdement les pieds ont toutes entre 13 et 15 ans. Certaines, tatouages sur le bras et dans le cou, habit outrancièrement déboutonné, ont l’air d’avoir le double de cet âge. Aux autres, pratiquement transparentes et que l’on devine facilement être sous la botte des premières, on donnerait presque la moitié. Toutes sont noires ou latinos.

Jeremy est chorégraphe à la ville. Elle est enceinte de sept mois et les gardes ont exceptionnellement accepté qu’elle amène avec elle une bouteille d’eau pour combattre la chaleur étouffante. Comme Beth, et comme une bonne partie des New-Yorkais, la femme est passionnée de méditation et de yoga. Depuis des années, sans illusions démesurées mais avec une conviction altruiste qui force l’admiration, les deux femmes sont parmi ceux qui tentent de construire des ponts entre deux mondes.

C’est de cela qu’il s’agira pendant une heure, avant que les matons mettent fin à l’exercice. La méditation faute de programme de réhabilitation! Il aura fallu dix bonnes minutes pour que les matelas soient en place, disposés par terre en arc de cercle. Cette drôle de leçon n’est pas seulement un rare moyen de sortir de la routine quotidienne pour les jeunes filles. C’est aussi une occasion de montrer qui sera la plus bravache et la plus bourrue.

«Que se passe-t-il dans votre corps lorsque vous ressentez de la colère?» leur demande Jeremy. Le cœur qui bat la chamade, les muscles qui se tendent, la respiration qui s’accélère… Facile: chacune de ces jeunes a ressenti cela souvent. «Eh bien nous allons essayer d’éprouver les impressions inverses.» La conscience de soi, le détachement vis-à-vis d’un milieu stressant ou hostile, la détente du corps: adoptant un semblant de position du lotus, les jeunes jouent le jeu, avant de s’esclaffer lorsqu’il faut bouger le bassin d’avant en arrière pour un exercice de yoga.

On estime que près de 80% des adolescentes qui passent par ici ont subi des violences sexuelles, souvent dans leur milieu familial. Alors que tout le monde reprend la position de méditation, un pet tonitruant finit de réduire à néant les derniers restes de sérieux.

Une fois seules dans leur cellule, ces jeunes prisonnières fermeront-elles les yeux en tentant de faire abstraction de leur environnement et de retrouver leur moi profond? Les dossiers de Lineage Project, la fondation que dirige Beth Navon, sont pleins, en tout cas, de témoignages prometteurs, même si cela ne va pas de soi dans l’immédiat. Ailleurs, les outils qu’offre la méditation ont aussi provoqué des transformations spectaculaires dans des prisons pour adultes, y compris dans les couloirs de la mort. Une libération de l’esprit pour une vie passée derrière les verrous. «Prenez ce qui vous semble utile», explique Jeremy en maniant le respect d’autrui – une arme profondément new-yorkaise – avec une constance déconcertante.

Dans la formidable machine à soulever des fonds que constitue aussi New York, les responsables de cette organisation peinent pourtant: la double étiquette «jeunes délinquants» et «méditation» n’est pas la meilleure pour convaincre les donateurs éventuels. Jeremy la chorégraphe et Beth l’assistante sociale n’ont pourtant rien de gourous illuminés.

Dans l’immédiat, les jeunes filles laissent maintenant parler leur cœur, comme si elles connaissaient leurs professeures depuis toujours, mais sur le ton du monologue. «Ici, nous sommes traités comme des animaux, s’emporte Samantha. Personne ne peut sortir. Il faut même demander l’autorisation d’aller aux toilettes.»

Avant de renouveler l’exercice chez les garçons, Beth Navon profite des vingt bonnes minutes réclamées par les mesures de sécurité pour glisser un soupir: «En croisant ces jeunes lorsqu’ils sortiront d’ici, les gens changeront de trottoir.» Le phénomène des gangs, que l’on pensait pratiquement disparu, recommence à faire des ravages. Et peu importe l’âge de leurs membres. Le plus dur pour les deux activistes de la paix intérieure, ce n’est pas le fait de perdre la trace de ces adolescents, à peine le travail commencé, lorsqu’ils seront déplacés ailleurs ou lorsque le juge se décidera malgré tout à commuter leur peine en un programme «alternatif» à la prison. «Non, le plus difficile, c’est de les retrouver ici dans quelques semaines, lorsqu’ils auront récidivé», enchaîne Jeremy.

Les garçons sont aussi fatigués et dissipés que les filles. Affalé sur son matelas, un jeune noir ne bouge plus, il s’est endormi. Dans quelques minutes, le garde les fouillera tous des pieds à la tête – c’est la règle après tout contact avec un visiteur – suscitant tout d’un coup un brusque regain de tension et presque un début d’émeute.

Mais en attendant, Sergio, qui s’était affiché comme le plus turbulent de la bande, a une étincelle. Cette histoire de méditation et cette manière de vouloir concentrer son énergie en soi-même, cela lui rappelle ce dieu mexicain plus fort que l’Univers, capable de lancer des boules de feu. Il ne le sait pas, mais le jeune Mexicain parle de Tezcatlipoca, le plus effrayant des dieux aztèques. Ce dieu du ciel nocturne qui tentait les hommes pour les conduire à leur destruction. Mais aussi celui qui pouvait les absoudre de toute faute et les amener, parfois, à surmonter leur propre destin.