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Mélanie Formaz et sa vache Méduse. Orsières, 11.12.2017.
© Eddy Mottaz

Mon animal et moi

Méduse et Mélanie, une promesse de reines

A 18 ans, Mélanie Formaz se destine à reprendre l'exploitation familiale à Praz-de-Fort, dans le val Ferret, en Valais. Elle se consacre tout entière à sa passion des vaches, qu'elle raconte ici de leur point de vue

Moi, c’est Méduse. De Praz-de-Fort, dans le val Ferret. Je suis une vache de la race d’Hérens, au pelage rouge – une hérésie pour les puristes – de petite taille, d’un poids modeste de 550 kilos, et je ne produis «que» 18 litres de lait par jour. Face à mes camarades Red Holstein ou Brunes suisses, je ne fais pas le poids et ne suis guère rentable.

Mais Mélanie m’aime en dépit de cela, car les bipèdes de chez nous n’élèvent pas des vaches d’Hérens pour leur lait. Si j’ai sa préférence, c’est parce que j’ai de l’ambition, qu’elle dit. Je n’abandonne jamais. Quand je perds à la lutte, je reviens. Et puis il y a ce petit quelque chose d’ineffable, cette complicité entre elle et moi; elle, le visage toujours barré d’un sourire, le parler aussi chantant que les bisses de montagne, moi, un peu caractérielle mais attachante, à ce qu’elle prétend.

«J’ai remplacé Poucette»

Dans le cœur de Mélanie, j’ai remplacé Poucette. Depuis que son papa, Poucet pour les gens du village, l’a conduite à l’abattoir au printemps dernier. C’était imparable, car ma défunte camarade ne parvenait pas à concevoir un veau. Or sans vêlage, pas de lutte. Je tiens à dire que notre taureau, Raton, est hors de cause: il remplit son office à satisfaction de toutes. Mélanie a tenté d’infléchir son père, mais sa décision était irrévocable. La sensiblerie n’a pas cours dans nos vallées; on la laisse aux habitants des plaines, qui font du sentiment et des belles phrases mais qui ne tiendraient pas une semaine à l’étable, dans le froid mordant de l’aube et les pieds dans la bouse.

A 4h30 ce matin-là, Mélanie pleurait tellement qu’elle n’a pas pu accompagner Poucette vers son destin. Il faut dire qu’elle avait beaucoup donné, afin que cette dernière gagne une première sonnette (classée sixième dans sa catégorie). Bonne fille, elle s’est emparée quand même de la fourche et s’est mise à la besogne, comme à l’accoutumée. C’est alors qu’à travers ses larmes, elle a tourné son regard vers moi.

Moi, c’est Mélanie, 18 ans, l’aînée des Formaz. La tête sur les épaules, j’ai appris la valeur du labeur. Mon frère aime les tracteurs, ma sœur aide à sa manière, et moi, j’ai la passion des vaches, transmise par papa. Sans elles, j’aurais de la peine à vivre… Raison pour laquelle je compte un jour reprendre l’exploitation, 60 têtes de bétail. Mais papa veut que j’étudie d’abord.

J’ai donc commencé l’école d’agriculture à Rüti, dans le canton de Berne. J’apprends de nombreuses choses sur le fonctionnement des bêtes, les qualités de fourrage et ses conséquences, la traite. Après, je passerai peut-être un brevet ou une maîtrise fédérale. Et qui sait? Je deviendrai peut-être ingénieure agronome et je pourrai alors travailler à l’Etat du Valais, ce qui me permettrait d’élever des vaches sans trop de pression.

Les placides Simmental

A Berne, nous nous occupons des Simmental, des laitières. Belles sans aucun doute, mais plus placides que les nôtres. Nous, les éleveurs de la race d’Hérens, nous ne nous levons pas le matin pour le même motif que les autres. Nous nous levons pour la lutte, pour une reine. Nos vaches seraient plus performantes encore si elles n’étaient pas traites. Mais papa et maman n’ont pas les moyens, avec trois enfants, de ne les élever que pour le combat.

Le lait et la viande nous sont nécessaires. Pour autant, nous ne parvenons pas toujours à gagner 5000 francs le mois, subventions incluses, car le prix du lait baisse et les politiques ne nous facilitent pas la tâche. Nous fabriquons aussi de la raclette AOP et du fromage d’alpage à base de lait d’Hérens uniquement, au goût corsé inimitable, à cause de l’herbe de Plan-la-Chaux, où elles paissent. Notre production n’est destinée qu’à la clientèle locale.

«Il faut travailler dur»

Mais c’est pour le combat que nous vibrons. Il faut travailler dur pour préparer les athlètes, sortir les vaches tous les jours, en vue des matches. Nous les emmenons en altitude, car la pente leur donne du muscle et de l’élan. Le combat est une inclination naturelle de la race d’Hérens. Dès que le troupeau est en liberté, sa quête de la hiérarchie se manifeste. A la première sortie printanière, nous ne savons pas avec certitude laquelle s’imposera.

Nous contemplons et espérons que la reine sera posée, respectée par les autres. Mais pour remporter des matches qualificatifs, il faut davantage. De la nourriture en abondance, un fourrage sélectionné qui coûte cher. J’aimerais que Méduse atteigne les 620 kilos. Peut-être parviendra-t-elle alors à se hisser en finale nationale, en mai à Sion! Ce serait d’autant plus symbolique qu’elle est organisée par la commune d’Orsières et le pays du Saint-Bernard. Chez moi, en somme.

Une distance naturelle

Des victoires, nous en avons déjà connu deux, en 2002 et 2003. Grâce à Chips, qui s’est imposée reine cantonale. J’étais enfant, mais je me souviens de notre joie, difficile à mettre en mots. Plus tard, papa l’a conduite à l’abattoir. Il a dit que c’était la meilleure vache qu’il ait jamais mangée. Cette distance peut paraître curieuse, et certains s’en offusqueront, mais elle est naturelle pour un éleveur. Au fond, c’est une marque de respect.

Je mettrai tout en œuvre pour que Méduse obtienne le sacre. Bientôt, sur l’alpage, elle me signifiera qu’elle en est capable. Car les vaches d’Hérens nous parlent, il suffit de lire dans leurs yeux. Elles connaissent ma voix, mon odeur. Quand je mène mes bêtes sur l’Alpe, j’ai le sentiment de compter pour elles. Au moins autant qu’elles comptent pour moi.

Moi, c’est l’auteure. Je n’ai pas romancé, n’ai rien inventé, ni les propos de la fille, ni ceux de la vache, la première ayant traduit les sentiments qu’elle prête à la seconde. Aussi ai-je laissé choir les guillemets à la porte de l’étable, Mélanie et Méduse se passant d’interprète. Je me suis contentée d’observer leur ballet sur la neige fraîche, à distance respectable – j’avoue n’accorder aux bêtes lutteuses qu’une confiance modérée. J’ai admiré les cabrioles de l’animal et la force de la jeune fille, deux danseuses fantasques dans le grand hiver enfin revenu. Elles s’en iront au printemps sur les crêtes et la rocaille, la corne farouche, le pied intrépide. L’idée que je me fais des reines.

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