C'était donc le concierge de l'école, soutenu par l'assistante éducative. Le meurtre récent de deux fillettes en Grande-Bretagne rappelle au public bouleversé que les prédateurs d'enfants font souvent partie du cercle de leurs proches (lire encadré). Et pourtant, dans les mises en garde des parents, les inconnus continuent de jouer le rôle principal, note le psychothérapeute Philip Jaffé, spécialiste en psychologie légale, chargé de cours à l'Université de Genève, très actif sur le front de la prévention. Enseigner à un enfant à se méfier des inconnus est donc à la fois indispensable et insuffisant. Mais que dire, et comment?

Le Temps: Pour résumer, les enfants doivent apprendre à se méfier en priorité de ceux qui sont censés veiller sur eux. Comment faire passer un tel message sans semer la panique?

Philip Jaffé: C'est compliqué, oui. L'enfant doit pouvoir se défendre de personnes auxquelles il a appris à devoir respect et obéissance: l'enseignant, le chef scout, le vieux monsieur voisin de palier. Il doit comprendre que le monde n'est pas divisé nettement en gentils et en méchants. Je ne vois pas d'autre solution que de dispenser une prévention à la hauteur de ces incertitudes. Dire: l'immense majorité des adultes ne sont pas méchants, mais certains peuvent l'être, même parmi ceux que tu connais, même s'ils ont l'air gentil. La seule manière de savoir, c'est d'être attentif à ce qui, dans leur comportement, te dérange.

– Dans les contes, il y a des gentils et des méchants. Cette simplification n'est-elle pas utile au développement de l'enfant?

– Effectivement, lorsque l'enfant est petit, disons en âge préscolaire, le message doit rester simple. C'est aussi plus facile de le simplifier pour les parents, car le cercle des personnes en contact avec l'enfant reste maîtrisable. A mesure que ce cercle s'élargit et que le paysage social se diversifie, on peut ajouter des nuances au tableau. Les contes de fées ont une fonction importante, mais le monde est devenu bien plus complexe.

– Vous voulez dire que les méchants pédophiles ne sont pas plus nombreux mais qu'il est plus difficile de les repérer?

– Non, je crois qu'il y a plus de pédophiles. Parce qu'il y a plus d'incitation aux comportements déviants et plus de facilité d'assouvissement de ces comportements.

– Encore un sujet d'angoisse! Comment donc être prudent sans se laisser submerger par la peur?

– Mon message principal aux parents est de les inciter à maintenir une communication fluide et confiante avec leurs enfants. Leur rôle est d'être la balise, la centrale vers laquelle converge l'information. Si l'enfant dit: je sors, cela ne suffit pas. Il doit dire où, avec qui, et jusqu'à quelle heure. Et s'il y a un changement de programme, il doit appeler.

– Vous êtes favorable aux portables à l'usage des enfants?

– Bien sûr, même des petits! C'est une réponse adaptée à une situation sociologique nouvelle: le champ géographique des enfants s'est élargi, le tissu social s'est relâché, les parents ont moins de moyens de contrôle. Je veux surtout dire ceci: nous avons tendance à considérer que les enfants, parce qu'ils ont plus de droits, sont aussi plus responsables. C'est faux: jusqu'à 16-17 ans en tout cas, ils ont besoin d'une supervision.

– Dans son manuel de prévention des abus, Jacqueline Robert* conseille, avant de parler à l'enfant des dangers de la sexualité, de lui en dire les joies. Vous êtes d'accord?

– Tout à fait! Pour la plupart des adultes, la sexualité est d'abord une réalité gratifiante et agréable, et après seulement une source d'angoisse et de dangers. Il faut respecter cet ordre de priorité: faire l'éducation sexuelle des enfants avant de leur parler d'abus. Il y a aujourd'hui des livres magnifiques pour venir en aide aux parents empruntés.

– L'actualité rappelle cette autre réalité angoissante: les prédateurs d'enfants se dirigent en priorité vers les professions proches de l'enfance. Y a-t-il des indices qui permettent de reconnaître un pédophile dans la foule de ces professionnels?

– Non. La plupart du temps, le pédophile cache son jeu. Il est même souvent perçu comme le meilleur des pédagogues, car il est très proche de l'enfance, en général fin psychologue, ce qui en fait un prédateur subtil. Son talent est en général bien réel: parmi les patients que je soigne, ex-éducateurs, ex-directeurs de cycle, ex-chefs scouts, la plupart ont fait de l'excellent travail avec tous sauf avec leurs victimes. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'au départ, les pédophiles sont des gens comme vous et moi. Tout le monde peut avoir des pensées déviantes; ce qui fait la différence, c'est le passage à l'acte. L'idéal serait que ceux qui n'ont pas encore passé à l'acte soient dissuadés de continuer. La prévention devrait faire partie de l'éducation des enseignants. Les écoles privées à Genève viennent de créer un cours dans ce sens.

– Et les écoles publiques?

– Ce type de prévention n'existe pas encore pour les enseignants. Tout de même, un gros travail de prévention est fait aujourd'hui en Suisse et dans nos pays. Ce qui est terrible, c'est la tendance que nous avons à déplacer le problème sur le tiers monde: via Internet et le tourisme sexuel, la majorité des victimes sans défense sont dans les pays pauvres.

* «Te laisse pas faire! Les abus sexuels expliqués aux enfants», Jocelyne Robert, Ed. de l'Homme, 2000. Internet: www.actioninnocence.org et sur www.ciao.ch