Une jeune femme lit minutieusement une feuille de papier rose scotchée au-dessus du rayon des produits laitiers. «Liste des produits dont les tests ont été négatifs et qui sont donc autorisés à la vente.» Des noms de yaourts, de laits frais et stérilisés et de boissons lactées sont recensés, avec la date de l'examen biologique et la quantité de mélamine trouvée dans leur composition. Les produits qu'achetait auparavant cette cliente ont disparu des étalages et, même si trois affiches indiquent «Depuis le 18/09/08, tous les produits en vente ici sont sains», elle veut s'assurer de la qualité de leurs substituts. A côté, une feuille bleue dénombre les produits dont le taux de mélamine dépasse la norme autorisée en Chine. Seules les marques Mengniu, Yili et Guangming y sont répertoriées.

«Plus personne ne les achète car elles ont toutes eu des produits affectés par la mélamine», explique une vendeuse du supermarché. «Les gens sont inquiets pour leur santé et ils se sont tous reportés vers la marque Sanyuan, la seule pour le moment à ne pas être touchée par le scandale.» Son utilisation de l'expression «pour le moment» était bien appropriée: la presse chinoise a révélé mercredi que des niveaux importants de mélamine ont été analysés dans le lait de cette société.

Au rayon des laits en poudre, les noms des trente et un produits affectés sont affichés, avec le taux de mélamine découvert. L'analyse de l'un des laits fabriqués par Sanlu, la société par laquelle le scandale a démarré, a révélé un niveau de 6196mg de mélamine par kilo, alors que le niveau maximal autorisé en Europe est de 1mg/kg. Les autorités sanitaires chinoises ont d'ailleurs annoncé hier que 46810enfants avaient ou sont encore hospitalisés après avoir ingéré du lait frelaté, soit trois fois plus que le dernier chiffre communiqué par le Ministère de la santé le 21 septembre. Le nombre de décès n'a pas été modifié.

La mise en place de ces panneaux s'est généralisée dans les supermarchés chinois, afin d'éteindre au plus vite les craintes des consommateurs. Le lait, autrefois inconnu en Chine, est en effet entré dans les habitudes de consommation des habitants. «L'élevage laitier est en explosion depuis de nombreuses années», assure une ancienne responsable du secteur agricole d'une ambassade européenne basée à Pékin. «Les étrangers se sont lancés les premiers dans la fabrication de yaourts. Désormais, il n'y en a plus un seul. Les entreprises chinoises ont acquis leur savoir-faire et ont opéré un dumping difficile à suivre pour des étrangers qui voulaient assurer la qualité de l'approvisionnement. Aujourd'hui, Nestlé et Unilever sont présents dans des produits laitiers comme la crème glacée et la nourriture infantile, mais ce sont quasiment les seuls.» Nestlé a d'ailleurs dû expliquer que les résidus de mélamine détectés dans ses produits étaient largement inférieurs aux taux maximums autorisés et n'étaient donc pas dangereux pour la santé (LT du 02.10.08).

Le scandale du lait n'a concerné que l'Asie car les entreprises touchées par l'ajout de mélamine, chinoises comme étrangères, ne vendaient pas leur production en dehors de cette zone. Pourtant, les consommateurs occidentaux ne sont pas à l'abri d'un tel incident. Si la Chine est réputée pour exporter des vêtements et des produits électroniques bon marché, son rôle dans l'agroalimentaire mondial reste largement méconnu. «La Chine a vendu 6,9millions de tonnes de nourriture à l'étranger entre janvier et mars 2008, un chiffre en croissance de 11,6% par rapport à la même période 2007», a annoncé courant mai l'administration générale des douanes. «Les exportations vers l'Union européenne ont progressé de 29,2%, à 894000tonnes», soit la plus grande augmentation des partenaires commerciaux de Pékin.

L'Empire du Milieu est du coup devenu le troisième exportateur mondial du secteur agroalimentaire. Plus précisément, il se confirme comme le premier producteur mondial de produits de la pêche et d'aquaculture, l'un des premiers exportateurs mondiaux en la matière (la majorité du poisson blanc congelé présent sur le marché européen est ainsi originaire des côtes chinoises), le premier exportateur mondial de champignons et de tomates en conserves, d'ail, de boyaux de porcs (utilisés dans la charcuterie), de jus de pomme concentré, de légumes congelés et de fruits. D'après les chiffres du Ministère chinois de l'agriculture, si l'Asie est la première destination des exportations agricoles chinoises, l'Europe est son second client.

Vu l'étendue des échanges avec la Chine, les risques ne sont donc pas minces. Comme le racontait un responsable européen en poste à Pékin il y a quelques mois, «la réglementation sur la qualité existe mais elle n'est pas appliquée. Il y a trop peu de contrôles et les administrations sont mal coordonnées. Les logos bio, les autorisations comme les étiquettes, tout s'achète et peut être contrefait». Pour tenter de réduire les risques à zéro, certaines entreprises s'organisent. Nestlé envoie régulièrement vétérinaires et agronomes chez ses fournisseurs tandis que Carrefour réalise 9000tests annuels sur ses produits frais.

De telles mesures ont du mal à être appliquées par les groupes chinois, visiblement peu pressés par l'administration. Pourtant, en 2004, treize nourrissons sont morts et des centaines ont subi de graves malformations après que des producteurs sans scrupule ont vidé de leurs substances nutritives les composants d'un lait en poudre. Un épisode assez semblable à celui qui vient de toucher la Chine. Les autorités s'étaient alors rendu compte qu'au moins 10% des producteurs de lait en poudre ne respectaient pas les critères nationaux, ce qui ne les a pas empêchés de garder jusqu'à aujourd'hui le même laxisme à l'égard des sociétés nationales. La crise n'avait en effet pas dépassé les frontières nationales.