Eros & controverse

Même en matière de sexualité, «y'a plus de jeunesse!»

CHRONIQUE. On a tendance à associer les soucis d’impuissance à la prise d’âge. Pourtant, selon une toute récente étude de l’Ifop/Charles.co, 18% des hommes de moins de 30 ans ont régulièrement des problèmes d’érection. Comment l’expliquer? se demande notre chroniqueuse Maïa Mazaurette

Parce que la sexualité fait partie de nos vies mais qu'elle reste pourtant taboue, «Le Temps» inaugure un nouveau rendez-vous: deux fois par mois, la chroniqueuse et journaliste Maïa Mazaurette donnera son point de vue sur un sujet d'actualité

Les jeunes sont-ils en train de perdre leurs érections? C’est ce que suggérait, il y a deux ans, une étude menée par des chercheurs de l’Université de Florence, qui rapportaient une augmentation des cas de dysfonction érectile chez leurs jeunes patients.

Surprenant, non? Souvent, on associe les soucis d’impuissance à la prise d’âge. Seulement, selon une toute récente étude de l’Ifop/Charles.co, 18% des hommes de moins de 30 ans ont régulièrement des problèmes d’érection… alors même qu’on tombe à 13% chez les hommes de 30 à 49 ans. Le verdict semble indéniable: en 2019, les jeunes ont plus de problèmes que leurs parents (mais moins que leurs grands-parents, concernés à 40%).

Aller plus loin: Pourquoi et comment «Le Temps» parle de sexualité?

Le pression de devoir «faire ses preuves»

Il serait facile d’invoquer les «suspects habituels» que sont, dans le désordre: les perturbateurs endocriniens, la pornographie, internet, la sédentarité, le sucre, le gras, la fin du monde, les attentes irréalistes, la sexualisation de la société, et, tant qu’à faire, les cigarettes électroniques, la blanquette de veau et les jeux vidéo.

On aimerait répondre qu’il s’agit de clichés, mais les statistiques donnent raison à presque tous ces scénarios (reprenez quand même un peu de cette blanquette): 44% des hommes concernés consomment des antidépresseurs et 33% sont stressés (contre à peine 11% d'hommes très relaxés). Or on sait bien qu’entre la crise d’adolescence, le départ du domicile parental et la recherche d’un premier emploi, les jeunes sont susceptibles de traverser pas mal d’angoisses et de défis. Sans même parler de devoir «faire ses preuves» avec des partenaires potentiellement multiples.

Les chiffres de la consommation de pornographie sont tout aussi prévisibles: les hommes qui ont «souvent» des difficultés sont les plus adeptes de plaisirs pixélisés (notez bien qu’on peut lire la causalité dans les deux sens: ceux qui se trouvent inaptes au sexe relationnel, parce qu’ils ont honte de leurs «performances», se rabattent peut-être sur le porno). Enfin, ce visionnage se replace dans un contexte plus large puisque les hommes touchés sont aussi plus consommateurs de télévision, de streaming, de réseaux sociaux et d’internet.

Parler de leurs érections plutôt que faire l'autruche

Que faire avec ces jeunes qui ont, littéralement, des problèmes de vieux? Eh bien, avant de les accuser, enfonçons une porte ouverte: ils héritent du monde que les adultes leur laissent. Un monde stressant, déprimant parfois. Un monde qui monétise sans vergogne leur temps de cerveau. Un monde qui prétend être concerné par les conditions de production, et d’accès, à la pornographie – mais qui, essentiellement, fait l’autruche.

Car avant tout, les jeunes héritent d’un monde qui ne veut pas entendre parler de leurs érections, sous prétexte que le sexe serait une affaire privée, triviale, non politique. Pourtant, les conséquences existent. Certains prennent des pilules bleues (46%). D’autres prennent de l’alcool (44%) et des drogues (48%). Alors d’accord, faire l’autruche est moins nocif pour la planète que consommer de la corne de rhinocéros. Mais on devrait quand même pouvoir faire mieux que ça: en parler, par exemple.


Chronique précédente: Renoncer à la monogamie… ou repenser la monogamie?

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