«Quand je donne à manger aux pauvres, on dit de moi que je suis un saint, et quand j'explique pourquoi ils ont faim, je suis traité de communiste.» Cette célèbre phrase de Dom Helder Camara, l'ancien archevêque brésilien de Recife décédé dans la nuit de vendredi à samedi à l'âge de 90 ans, résume bien à la fois l'essentiel de sa mission et les difficultés qu'il a rencontrées pour la mettre en œuvre sous la dictature militaire brésilienne (1964-1985). Voix des pauvres et des opprimés, il a été une figure marquante de la théologie de la libération et un défenseur acharné des droits de l'homme. Contrairement à d'autres évêques dont le langage était devenu prudent sous la dictature, Dom Helder Camara n'hésitait pas à dénoncer les injustices qui ravageaient son pays, ce qui lui valut le sobriquet d'«évêque rouge». Menacé de mort, qualifié d'ennemi numéro 1 du régime, il fut réduit au silence jusqu'à la fin de la dictature en 1985, moment où son âge l'obligea à prendre sa retraite. Le pape Jean Paul II, très critique à l'égard de la théologie de la libération, s'empressa de nommer à la place de Dom Helder Camara un évêque conservateur, Dom José Cardoso, qui réduisit peu à peu en cendres sa pastorale diocésaine et régionale. Sommé de se taire face à la destruction de son œuvre, l'archevêque des pauvres est néanmoins resté actif socialement jusqu'à sa mort.

Helder Camara Pessoa naît le 7 février 1907 à Fortaleza, un petit village situé au nord-est du Brésil. Enfant d'un père journaliste, critique de théâtre et franc-maçon, et d'une mère institutrice, il entre au séminaire à l'âge de 14 ans. Ordonné prêtre en 1931, sa jeune intransigeance le pousse dans un premier temps vers le fascisme. Une expérience qui durera deux ans, et qu'il regrettera plus tard. En 1936, il se rend à Rio, où il est chargé de la direction de l'enseignement religieux. Il devient vite populaire, et commence à jouer un rôle de premier plan dans l'Eglise catholique brésilienne. Il a une brillante idée: organiser les évêques du Brésil en conférence épiscopale. Il reçoit le feu vert de Rome et fonde en 1952 la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB), à la tête de laquelle il restera douze ans. A ce poste, il participe activement à la création de l'actuel Conseil épiscopal latino-américain (CELAM).

C'est en 1955, après avoir été nommé archevêque auxiliaire de Rio, qu'il commence son combat pour les pauvres et la justice sociale. Dans les années 60, alors que le communisme progresse en Amérique latine, il rencontre les premiers obstacles sur sa route. Il est nommé archevêque de Recife en 1964, au moment même où s'installe la dictature militaire. A coups de conférences, au Brésil ou ailleurs, il ne cesse de dénoncer l'exploitation des pauvres. Dans son pays, il se bat contre la torture, défend les prisonniers politiques. Les chefs militaires et une partie du clergé conservateur l'accusent d'avoir des activités communistes et subversives. Trop connu dans le monde pour être éliminé d'un coup de revolver, la dictature s'en prend aux prêtres et aux laïcs. En 1969, un de ses plus proches amis, le prêtre Enrique Pereira Neto, est assassiné.

Dom Camara reçoit le message cinq sur cinq. Néanmoins, il continue à dénoncer l'exploitation sociale et se bat en faveur de la paix et de la non-violence, invite les pays capitalistes à faire des efforts et à changer leurs rapports avec le tiers-monde.

Son application de la théologie de la libération, tout comme celle du Péruvien Gustavo Gutierrez et du Brésilien Leonardo Boff, n'a pas eu l'heur de plaire à Rome. En 1985, quand Jean Paul II accepte la démission de Dom Camara, la tension à propos de la théologie de la libération est à son comble. Ce n'est qu'en 1986 que la position de Rome s'assouplira.

Dom Camara s'est efforcé de donner corps à l'Evangile dans sa vie. Lui-même, après avoir habité un palais épiscopal, a préféré s'établir dans la sacristie d'une petite église et vivre pauvrement. Ses paroles ne restaient pas lettre morte. Il donna même des terres appartenant à l'archidiocèse à des paysans victimes de grands propriétaires terriens. «Grâce à lui, explique le dominicain Frei Bretto, un collaborateur de l'ancien archevêque cité par l'Agence de presse internationale catholique, une partie significative de l'Eglise catholique est revenue à ses origines évangéliques dans un engagement concret pour la justice envers les marginaux et les exclus.» L'archevêque était aussi réputé pour son œcuménisme, car il considérait que l'Eglise catholique ne détenait pas le monopole de la Vérité.

Il était venu en Suisse à plusieurs reprises pour y donner des conférences sur le thème de la pauvreté. Pierre Mamie, l'ancien évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, avait eu l'occasion de le rencontrer et de l'apprécier. Dom Camara était aussi un ami de l'abbé fribourgeois Pierre Kaelin, avec lequel il avait collaboré pour créer la Symphonie des deux mondes, sur le thème de la pauvreté. Elle avait été interprétée en 1989 à la patinoire Saint-Léonard à Fribourg, devant un public de 5000 personnes. L'ancien archevêque avait écrit le livret, et Pierre Kaelin composé la musique.