A l'époque grecque et romaine, les caravanes traversaient le Néguev. Les postes de garde de la légion devinrent des villes byzantines. Haloutza, en particulier, était une cité superbe, couverte d'églises, creusée de piscines et renommée pour son école de rhétorique. Les Turcs, durant la Première Guerre mondiale, en ont détruit les édifices pour bâtir une gare, des casernes, des routes. Mais à Shaita, on peut encore se promener dans des rues intactes, passer les seuils des cours et des maisons à mosaïques, lire les inscriptions sémitiques dans les trois églises, car là le christianisme l'emporta.

Le négoce était essentiel, sans que pourtant l'agriculture fût négligée: on cultivait les céréales, la vigne, les arbres fruitiers. Il y avait des établissements maraîchers. Les habitants savaient retenir l'eau dans de grands réservoirs et diriger les torrents: ils en interrompaient le cours au moyen de barrages, qui alimentaient les cultures en terrasses. Les Bédouins trouvent encore dans le sable des ceps et des racines de figuiers. Saint Jérôme parle des excellents vins de Haloutza, où l'on a d'ailleurs trouvé des cuves et des moulins à huile. L'invasion arabe et la découverte de la route des Indes par l'Afrique ruinèrent la région, comme Pétra ou Palmyre. Le golfe d'Elath ne servit plus de port de transit. C'est là qu'avait abordé la reine de Saba.

Tout comme au temps de Siméon, les Bédouins du Néguev se classent encore en cinq branches: 77 tribus et 348 familles. Ils ne sont pas de souche arabe pure. Dans la tribu Serahin, où j'ai passé, on chante en dansant en l'honneur de Shimon, l'ancêtre, qui vint d'Hébron au torrent de Guérar et conquit la région: c'est ce que la Bible dit de Siméon! Quant à la petite tribu des Bné Okba, elle prétend descendre de Jéthro, beau-père de Moïse, et des Juges d'Israël: les Bédouins de Syrie arrivaient autrefois pour trancher là leur procès et la formule de salut consacrée était: «Que soient loués et salués par la paix le peuple de Jéthro et les parents de Moïse!» De nombreuses familles s'appellent Abou Sloub, c'est-à-dire Croisé: elles se disent issues des seigneurs d'Europe, ont la peau très blanche, et j'ai vu sur leurs tentes la longue croix de sang de la chrétienté.

Le Néguev a vu l'ombre des patriarches. Abraham y a vécu, creusé des puits, élevé des chameaux et des brebis comme les Bédouins d'aujourd'hui. A Bershéva, il a planté le tamaris et invoqué Jéhovah. Là, Isaac a construit un autel et Jacob y sacrifia aussi. Quand sévissait la famine, les bergers et les troupeaux gagnaient l'Egypte toute proche et plus fortunée. A leur retour, ils trouvaient leurs puits comblés par les Philistins. Les sables de Sur, Pharan et Zin, le pays des Amalécites, le mystérieux Idumée, bref le Néguev demeure le pays de la permanence.