Flaubert n'aime pas du tout la photographie. C'est d'autant plus étrange qu'il a un véritable regard photographique dans chacune de ses descriptions. Le 15 janvier 1853, il s'écrie: «Admirable époque que celle où l'on décore les photographes et où l'on exile les poètes.» C'est Maxime du Camp qui vient d'obtenir la Légion d'honneur tandis que Victor Hugo est à Jersey, où d'ailleurs Edmond Bacot lui apprend à photographier ainsi qu'à son fils Charles, ce qui fait pester encore Flaubert. Ne se plaignait-il pas de «la rage photographique du jeune Maxime» lors de leur voyage commun en Egypte? Le 3 mai 1850, il écrit à Louis Colet: «Je n'ai rien de nouveau à te dire, si ce n'est que j'ai tous les doigts noircis de nitrate d'argent pour avoir aidé hier mon associé. On met ordinairement trois mois à voir ce pays, nous en aurons mis huit pour relever tous les temples de la Nubie et du Saïd.» Il lui arrive donc de s'exalter à l'ouvrage, même si, premier à partager l'itinéraire d'un photographe, il prévient les futurs compagnons des mécomptes qui les attendent. A Beyrouth, le 7 octobre 1850, il exulte quand Maxime du Camp renonce: «Nous avons vendu les appareils à un amateur frénétique et, en échange, nous avons acquis de quoi nous faire à chacun un divan comme les rois n'en ont pas: dix pieds de laine et de soie brodée d'or!»

Si j'évoque Flaubert et la photographie, c'est que je viens de repérer un bel anachronisme dans Bouvard et Pécuchet. L'action y commence durant l'été 1838 et, après la fameuse rencontre des protagonistes, l'un emmène l'autre et lui fait les honneurs de son appartement. «Au mur, des daguerréotypes représentant des amis.» Or, la révélation du procédé date d'août 1839! Flaubert est le champion de l'authenticité. Il vérifie les moindres détails pour Madame Bovary ou Salammbô, entend «servir cette vue du vrai avec l'impartialité qu'on met dans les scènes physiques», refait tout un chapitre de L'éducation sentimentale parce qu'à quelques semaines près, son héros, Frédéric, n'aurait pu aller de Paris à Fontainebleau en chemin de fer, la ligne n'étant inaugurée qu'en 1848. Il consacre des années d'un furieux labeur à chacun de ses romans, s'épuise en vérifications, entend éliminer toute méprise et y parvient. Mais l'histoire de la photographie, qu'il vilipende, lui fait un pied de nez. S'il l'avait eu, il en aurait été fort mortifié, d'autant plus qu'il a toujours eu raison de ses détracteurs, surtout en matière d'antiquité carthaginoise, latine, grecque ou alexandrine. C'est d'ailleurs souvent l'histoire contemporaine qui joue des tours.

A constater que Jean Giono fait pire encore. Il loge aussi des daguerréotypes dans Le hussard sur le toit qui, comme on sait, raconte l'épidémie de choléra de 1832 dans le Midi de la France!