Aquarium africain, le musée de Tervueren, en Belgique, réunit les masques et les armes, les tambours et les étoffes sous d'épaisses verrières de jardin botanique. Le portrait de Léopold II occupe la place d'honneur et Stanley n'est pas oublié. On peut y voir aussi une gravure de l'époque raillant les explorations voulues obstinément par le souverain: ce dernier est représenté devant une cage à canari et il ne parvient pas à y loger un éléphant, la petite Belgique ne sait que faire du grand Congo! Légué par testament, le 2 août 1889, l'Etat indépendant n'est accepté et annexé par Bruxelles que le 20 août 1908. Sur 137 députés, 54 refusent le legs royal et les 83 partisans croient bon de préciser que la Belgique pourra vendre son Congo, quand elle en sera lasse, avec droit préférentiel à la France. Pourquoi se charger de ce monstre qui ne produit que trois kilos d'or à l'année?

Dans une lettre, Stanley déplore une mauvaise journée: 5230 francs versés à un chef de tribu pour l'octroi en toute propriété d'un terrain au bord du fleuve. S'y dresse bientôt le comptoir de Kinshasa-Léopoldville. Sans avoir jamais vu l'Afrique centrale, le grand bourgeois-monarque sacrifie son énergie et sa fortune, certains disent son honneur, à s'y tailler un empire: The darkest Africa, Le cœur des ténèbres de Conrad, L'enfer vert ou La terre de servitude de Stanley. Lors de sa première expédition en 1874, l'athlète américain vit mourir ses trois compagnons blancs, les frères Pocock et Frédéric Barker, en plus de 236 porteurs de son train, qui en comptait 347. Bataille contre la tsé-tsé, les cataractes, l'eau pourrie, les flèches empoisonnées. Mais, le reportage, que publiaient simultanément le New York Herald et le Daily Telegraph, retint l'attention de Léopold II. En dépit des difficultés, il savait le moment favorable: la France se remettait à peine de sa défaite, l'Angleterre semblait repue, l'Allemagne ignorait encore les tropiques et les Etats-Unis plus encore.

Au mois de juin 1878, le journaliste et le souverain se concertent pour la première fois, étudiant les cartes et conjecturant l'avenir. En 1880, l'Association internationale du Congo est créée avec son drapeau bleu étoilé d'or. La même année, en novembre, Brazza et Stanley se rencontrent orageusement. «Ce Monsieur de Brazza ne voyageait jamais sans planter des pavillons tricolores partout où il passait. Si on ne l'arrête, il y aura un jour Brazzaville…» Face au Pool, Stanley hisse les couleurs de l'Association, sur l'autre rive du fleuve. Et très vite, à Paris, un Cahier de la Quinzaine dénonce: «Le souverain et ses agents commettent tous les jours, au Congo, des crimes qui outragent l'humanité, crimes qui ne sont pas l'acte de quelques individus déséquilibrés, mais le résultat d'un système.»