En 1962, Vassili Grossman achève son roman Vie et destin, qui retrace superbement la bataille de Stalingrad. Il en remet le manuscrit à la revue Znamia. Vadim Kojvnikov, le rédacteur en chef, le lit et le transmet à la Loubianka. Quelques jours plus tard, l'auteur voit surgir chez lui deux hommes en civil, respectivement major et capitaine du KGB, avec un mandat de perquisition et de saisie. Ils s'emparent de tous les brouillons et notes, des rubans de machines à écrire et du papier carbone, sous prétexte qu'on pourrait lire par transparence et reconstituer un texte, qui doit disparaître à jamais. Vassili Grossman n'est pas arrêté. Il meurt, quelques mois plus tard, d'un cancer, à 59 ans, non sans dire à ses amis: «On m'a pris l'œuvre de ma vie, je suis tombé dans un coupe-gorge.»

Malgré le XXe congrès, malgré le dégel de Khrouchtchev, impossible d'aller si loin dans la dénonciation du stalinisme. Kojvnikov, secrétaire à la direction de l'Union des écrivains, n'a pu que sursauter en lisant ce qu'écrit Grossman: «Ignorant la liberté, l'Etat a créé un moulage de parlement, d'élections, de syndicats professionnels, un moulage de société et de vie sociale.» Et, dans son roman, il oppose Hitler et Staline et finit par les identifier, les confondre. Son tableau de l'Union soviétique est trop terrible, parce que trop fidèle à la réalité. Il faut le faire disparaître et non se contenter de la censure. Boris Pasternak avec Le docteur Jivago, Alexandre Bek avec Nouvelle affectation sont interdits de publication, mais le KGB ne confisque pas leurs manuscrits. Grossman est considéré, lui, comme un criminel. Ce qu'il a imaginé devient divulgation de secrets d'Etat et donc pièces à conviction. Ce statut vaut au texte de subsister dans le béton de la Loubianka et de paraître en 1980, en Occident.

On y découvre la conviction de Grossman. Durant mille ans, le progrès et l'esclavage russes se sont trouvés enchaînés l'un à l'autre. Lénine, puis Staline renforcent le lien, favorisant un nouvel asservissement des paysans et des ouvriers, transformant les hommes de culture en larbins de l'Etat, réalisant la synthèse du socialisme et de l'absence de liberté, provoquant la naissance du national-socialisme.

Dans le roman, à Auschwitz, le SS Liss souhaite parler avec le vieux bolchevik Mostovskoï. Il finit par lui dire: «Aujourd'hui, nous autres Allemands, on nous regarde avec horreur et on vous regarde, vous Soviétiques, avec amour et espoir. Mais, n'en doutez pas, ceux qui nous haïssent, vous regarderont bientôt, vous aussi, avec horreur.» A lire ce passage, on est presque tenté de comprendre la réaction administrative du KGB!