Quand je suis arrivé à Saint-Prex en 1960, Edgar Snow y habitait déjà une maison au bord du lac, voisine de celle de William Holden. Bien qu'Américains tous deux, ils ne se fréquentaient pas, car le journaliste avait la réputation sulfureuse que lui valait l'apologie de la Chine de Mao.

J'ai rencontré Edgar Snow au cours de ses pérégrinations dans le village. La première fois, il me demanda pourquoi on appelait «place d'armes» l'esplanade herbeuse, le long de la grève, et je lui expliquai que, durant l'occupation bernoise, les Vaudois avaient droit d'y tirer une fois l'an à l'arquebuse. Comme il se montrait sceptique, je dus lui préciser que, de 1536 à 1798, Leurs Excellences avaient régné et même transformé le château épiscopal en grenier à sel. Il calcula aussitôt que cette occupation avait commencé moins de cinquante ans après la découverte de Christophe Colomb: «Mon Kansas natal n'existait pas!» Edgar Snow rentrait alors d'un voyage en Chine, le premier entrepris depuis l'avènement du régime communiste. Il y avait retrouvé ses amis des années difficiles, en particulier Mao et Chou En-laï, ses interlocuteurs dès 1934 et singulièrement durant la Longue Marche, puis à Yénan en 1936. Correspondant du New York Herald Tribune, il s'appliquait à décrire favorablement la Révolution en cours et à lui gagner l'opinion américaine. En 1938, il publia Red Star over China, un livre essentiel qui impressionna le général Marshall, déjà convaincu que rien de solide ne pouvait être envisagé avec le Kuomintang de Chang Kaï-chek. On sait ce qu'il en advint. Lorsque Nixon et Kissinger arrivèrent à Pékin, en 1972, Edgar Snow mourait du cancer, en dépit des médecins chinois dépêchés en Suisse, et particulièrement désespéré de ne pouvoir assister aux nouveaux développements en cours. Il m'avait d'ailleurs dit un jour: «La mort, c'est quand on est soudain privé d'information.»

Je l'avais bien fait rire en 1963, à mon retour d'Alger où j'étais allé pour la célébration de la première année d'indépendance. Je lui rapportai la remarque de l'ambassadeur de Chine stupéfait en découvrant ma carte de visite: «Vous habitez Saint-Prex? Tous les journalistes sont-ils tenus d'habiter cet endroit?» Snow savait bien que l'ambassadeur était auparavant à Pékin spécialiste des écoutes téléphoniques et qu'il avait mémorisé la destination des appels du mari à sa femme.

Aujourd'hui, Lois Snow mène un combat courageux pour la défense des droits de l'homme en Chine. Elle est particulièrement proche des mères des victimes de Tien-Anmen. Elle ne craint pas d'affronter Jiang Zemin. Lors de son dernier voyage à Pékin, la police lui a pourtant interdit, ainsi qu'à son fils Christopher, d'aller se recueillir sur la tombe d'Edgar Snow, au campus de l'Université du Peuple.