Le 12 juin 1580, Montaigne quitte, près d'un an et demi, sa «songeuse librairie». Il se rend à Rome par un itinéraire balnéaire «pour soigner sa maladie pierreuse», qui le fait traverser la Suisse et l'Allemagne du sud. C'est ainsi qu'il arrive à Augsburg, où il séjourne du 15 au 19 octobre, et découvre la singulière manière d'y entrer.

Les gens de cheval paient deux batz et les gens de pied un. La porte est de fer. Il faut tirer une chaîne reliée à la chambre invisible du portier, à plus de cent bons pas. Celui-ci, par un engin qu'il retire et avance, ouvre le premier accès. Le visiteur se trouve alors sur un pont qui enjambe le fossé, mais la porte s'est refermée sur lui. Il doit indiquer ses nom et qualité sans voir pourtant l'interlocuteur. S'il est agréé, un ressort lève une barrière et une grande roue hausse le pont-levis «sans que de tous ces mouvements on ne puisse rien apercevoir, car ils se conduisent par des poids invisibles, mais dans un grand tintamarre». L'étranger arrive alors en une salle sans jamais rencontrer personne, puis dans une autre où, au bout d'une chaîne, un bassin attend l'argent du passage. «Cet argent se monte à mont par le portier qui, s'il n'est content, le laisse là tremper jusques au lendemain.» S'il est satisfait, il ouvre la dernière porte, la plus lourde, sans apparaître d'aucune façon et l'on peut enfin entrer dans la ville. Il n'est plus question d'en sortir, si ce n'est de la même façon. «C'est une des plus artificielles choses qui se puisse voir et la reine d'Angleterre Elisabeth a envoyé un ambassadeur exprès pour descouvrir l'usage de ces mystérieux engins, mais sans le moindre succès.»

Montaigne est émerveillé et un peu anxieux. La ville de Foulcres (comme il transcrit le nom des Fugger, «les plus riches marchands de la chrétienté, anoblis par Charles Quint») l'étonne par ses fontaines et ses horloges, qui fonctionnent toutes «avec des contrepoids, le mouvement de l'eau, des pointes d'airain minuscules et imperceptibles, des axes, des poulies, des engrenages». Mais la porte, ou plutôt le jeu des portes automatiques, le laisse perplexe, comme s'il pressentait un étrange avenir de forces motrices nouvelles.

Le XVIe siècle est celui où se généralise la machine. Avec d'ingénieux ingénieurs, elle va multiplier les mécanismes que consacrera plus tard l'Encyclopédie et, avec la guillotine, la Révolution. A lire Montaigne et sa description admirative de la porte d'Augsburg, je ne peux m'empêcher de penser au château de Kafka et au hasard maléfique qui peut en interdire l'entrée. Les non-élus n'y pénètrent pas. Au fil du temps, la malice des hommes va multiplier les obstacles, dérouter, égarer. La technologie s'accommodera longtemps du mystère que n'annulent pas les temps modernes. D'autant plus que la machine de guerre triomphe. Citons encore le Montaigne des Essais: «Et tant de miliasses de vaillants hommes qui seront morts dans les combats…»