La gare de Florence date de 1934 et, à chaque fois que j'y arrive où en pars, elle m'étonne par sa modernité affable. C'est Giovanni Michelucci qui l'a construite, comme il fut l'auteur de la restauration des Office en 1957 ou de l'Eglise de l'Autoroute en 1970, dont Le Corbusier déclara: «C'est une miraculeuse succession d'espaces.» En 1983, à 92 ans, Michelucci se vit confier la succursale de la banque du Monte dei Paschi, à Colle val d'Elsa, et je l'ai entendu en parler à Paris, en 1987, lors de la rétrospective que lui consacra le Centre Pompidou.

Il insistait sur la nécessité pour l'architecte de «retourner» un édifice, de savoir d'abord ce qui se passe à l'intérieur pour imaginer ensuite l'extérieur. On sait bien que la banque a peur de la ville et qu'on prévoit d'ordinaire tout ce qui empêche d'y entrer librement au point, le soir, de la barricader. Il imagina donc le contraire. Se souvenant que la place publique, avant de devenir un parking, réunissait le commerce du bétail et des outils, il conçut d'en faire une nouvelle au rez-de-chaussée de la banque, ouverte nuit et jour pour que les gens puissent y accéder en tout temps, monter au dernier étage et bénéficier du panorama toscan. Où qu'on s'y trouve, on voit la campagne, les paysans au travail, les collines, la nature de Giotto.

Michelucci avait dessiné de même la gare de Florence comme un passage et un lieu de réunion. On n'a cessé de s'y retrouver, de s'y donner rendez-vous, d'y parler en allant et venant. Or il y avait à côté le défi de Santa Maria Novella et son harmonie à préserver. Donc la construction épouse le sol sans modifier les masses, s'inscrit dans l'ensemble et remplit sa fonction de cœur urbain.

Je me souviens de ce vieil homme qu'habitait la nostalgie de Brunelleschi et qui travailla toujours à rétablir l'organique. «La machine nous a éloignés de la vie naturelle, l'autoroute nous prive des petits chemins de campagne.» Il se souvenait des repas d'autrefois chez les paysans, au coin du feu, avec la soupe odorante, l'huile, le vin. Et il ajoutait que retrouver la saveur n'est possible que par un effort conscient, avant tout intérieur, un contrôle permanent sur soi, une constante interrogation sur le pourquoi des choses. C'était un architecte métaphysicien qui se voulait champion de l'espérance. Son dernier travail fut de concevoir un palais de justice qui ne serait plus un bunker et un jardin pour les prisonniers de la grande prison de Florence, Solicciano, ouvert sur la ville. «Quand je parle de la cité, disait-il, j'aspire à un lieu où tous puissent vivre ensemble, même les laissés-pour-compte, sans aucune ségrégation.»