Société

Mémoires de stars, une déferlante qui ravit les éditeurs

Renaud, Nabilla, Enrico Macias: les bios de vedettes se multiplient. Au point qu’à Aix-en-Provence, un salon est dédié au genre

Si l’on en croit sa belle-mère Marisa Bruni-Tedeschi, Nicolas Sarkozy est un homme trop pressé pour supporter la «Tétralogie» de Richard Wagner, même invité à Bayreuth, durant son mandat présidentiel, par Angela Merkel : «J’imaginais mon gendre assis pendant quatre heures dans ce temple du Walhalla, entouré de Walkyries et de dieux, avec les pauses saucisses sur le parvis du Festspeilhaus (…) je connaissais ses moments d’impatience, comme pour les trop longs dîners». Alors le Président français des années 2007-2012 a décliné l’invitation.

Homme pressé, aussi, au point de «mélanger», téléphoner à Barack Obama, Vladimir Poutine ou Angela Merkel, avec «son goûter de fromage». Grignotait-il de l’Appenzeller ou du Chabichou lors de ses entretiens avec les puissants de ce monde ?

Maria Bruni-Tedeschi ne le précise pas dans son autobiographie, «Mes chère filles, je vais vous raconter…» (Robert Laffont), préférant évoquer, au chapitre «Les années Élysée», quelques voyages officiels : «Un jour Nicolas me demanda, tout simplement, comme on propose une balade en forêt, si je souhaitais l’accompagner pendant le voyage d’État que Carla et lui faisaient pour rendre visite à Élizabeth, la reine d’Angleterre». Sans oublier un séjour en Inde, «avec un accueil digne des Mille et Une Nuits», où son gendre la subjugue tandis qu’il parle au Premier ministre indien : «C’était comme assister à une pièce de théâtre où l’acteur principal, Nicolas, était en train d’obtenir les promesses d’un pauvre ministre».

 De Montaigne à Marielle

Se raconter par le menu est la nouvelle manie des vedettes. Issues du cinéma, de la musique, de la politique, du sport ou d’un simple quart d’heure de gloire éphémère, toutes s’empressent de faire fructifier leur notoriété en librairie, où les étagères croulent sous les confessions célèbres. Le genre a même gagné son salon, «Des livres, des stars», qui se tiendra du 10 au 12 juin, à Aix-en-Provence, en France. Une foire de la renommée accueillant cette fois Guy Bedos (Je me souviens de tout), Renaud (Comme un enfant perdu), Jean-Pierre Marielle (Le grand n’importe quoi), Robert Hossein (Je crois en l’homme parce que je crois en dieu), Michel Drucker (Une année pas comme les autres), Djibril Cissé (Un lion ne meurt jamais), Enrico Macias (L’envers du ciel bleu)…

L’autobiographie de célébrité, nouveau symptôme d’une ère décidément bien narcissique ? «Le public plébiscite ces livres à la première personne, qui permettent l’identification, défend Dorothée Cunéo, éditrice chez Robert Laffont. Il y a une inflation saisonnière au printemps et durant l’été, mais ce genre marche depuis longtemps.» Il remonte même aux «Essais» de Montaigne, dans lesquels l’écrivain ose parler de lui. «Il raconte son corps, sa chute de cheval, sa vie avec sa femme, dit qu’il n’est pas un très bon amant, relate Anne Coudreuse, historienne, spécialiste du pathétique et des larmes au XVIIIe siècle. Le philosophe Pascal s’en moque en écrivant : «Le sot projet qu’il a eu de se peindre». Pour lui, le moi est haïssable. Jusque-là, l’intime restait cantonné aux confessionnaux, et seuls les aristocrates étaient autorisés à écrire sur eux-mêmes.»

Pour Anne Coudreuse, le grand basculement se produit avec les «Confessions» de Rousseau. «Il y avoue ses émois érotiques après avoir reçu une fessée, y écrit sa souffrance, sa mélancolie. Fils d’horloger, c’est un homme du peuple qui s’autorise à se raconter, mais dans une revendication démocratique, en s’appuyant sur son œuvre philosophique. Le 19è siècle ouvre la vanne des récits intimes. Il faut néanmoins distinguer les autobiographies d’écrivains s’engageant dans le style, recherchant une vérité qui ne peut naître que des mots, des productions commerciales ne servant qu’à faire des coups éditoriaux».

Recette du succès

Mais en tête de gondole des hypermarchés, ces catharsis célèbres, plus ou moins sincères, plaisent. Alors les éditeurs en fournissent toujours plus. «Elle m’appelait… Miette», l’histoire de la première héroïne de la téléréalité Loana Petrucciani, écrite sous forme de réinterprétation symbolique du mythe de Cosette, s’est vendue à 150.000 exemplaires. Quinze ans plus tard, Nabilla Benattia, nouveau produit de la renommée télévisuelle - et déjà passée par la case fait divers, se raconte dans «Trop vite», accouchée par le même co-auteur Jean-François Kervéan. Les ventes moyennes d’un premier roman d’écrivain inconnu se situent entre 500 et 800 exemplaires. Un mois après sa sortie, «Trop vite» s’était déjà écoulé à 19.000 exemplaires…

«On assiste à un phénomène de «best-sellerisation» dans l’édition: ce qui se vendait bien, il y a quelques années, se vend encore mieux, et ce qui se vendait moyennement s’écoule plus mal. Les mémoires d’un nom connu sont une garantie d’obtenir un succès relatif,» confesse cet éditeur préférant rester dans l’ombre pour mieux livrer les secrets d’une cuisine devenue industrielle. «Pour assurer le succès, il faut être un peu crapule, ne pas hésiter à arranger la vérité, mettre en scène... Le livre doit contenir de la nostalgie ou de l’aventure, mais surtout du pathos. Le pathos est ce qui se vend le mieux.»

Le Graal, un grand nom

Le Graal étant de décrocher un grand nom, une icône auréolée de mystère, qui choisit soudain de se répandre sur le papier. «Quinze éditeurs ont déjà dû écrire une belle lettre à Isabelle Adjani, s’amuse Dorothée Cunéo. Et pour les stars de cette renommée, il existe de véritables enchères entre agents et éditeurs. Ce sont souvent des livres qui coûtent cher, avec des à valoir à six chiffres, mais qui s’écoulent bien en éditions de poche. Au début de l’année, nous avions appris que le musicien Prince allait publier ses mémoires, et nous étions sur les rangs…» Prince a finalement emporté ses secrets dans sa tombe.

Pas comme Keith Richards qui, en déballant jusqu’à la taille du sexe de Mick Jagger, a vendu 2 millions d’exemplaires de «Life». «Nous sombrons dans le tout à l’intime. Divorce, enfants, belle-mère, chacun se raconte au téléphone dans le bus, à la machine à café… Et plus personne n’écoute car tout le monde parle, scotché à son identité. Le danger de cet écoulement est une dévalorisation de l’intime, alors que le silence et le secret sont fondamentaux de note valeur. Et la distinction entre pathos et pathétique a mal tourné. Au XVIIIè siècle, le pathétique était du côté de la vertu, d’une émotion véritable non frelatée, le pathos du côté de l’obscénité, une boursouflure. Aujourd’hui, tout ne semble qu’un pari sur le voyeurisme.»


À lire

«Pour une histoire de l’intime et de ses variations», d’Anne Coudreuse et Françoise Simonet-Tenant (L’Harmattan, 2009)

«Le goût des larmes au XVIIIè siècle» d’Anne Coudreuse (Desjonquères, 2013)

Sur le web

«Des livres, des stars», du 10 au 12 juin, Aix-en-Provence, www.deslivresdesstars.fr

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