Le Temps: La responsabilité du Mémorial de Caen est-elle régionale, nationale ou internationale? A qui vous adressez-vous?

Jacques Belin: Nous avons l'ambition de nous adresser au monde entier. Le parcours historique du Mémorial est présenté en trois langues – français, anglais et allemand – ce qui est peu fréquent en France. Certains espaces sont traduits en russe, notamment la partie qui concerne la guerre à l'Est. Plus de 35% de nos visiteurs sont étrangers. Et par le biais de conférences, de colloques, de livres ou de notre site Internet notre propos porte très au-delà des murs mêmes du musée.

– Vous accueillez beaucoup de Français, d'Anglais, d'Américains, de Belges, de Hollandais. Mais pratiquement pas d'Allemands. En attendez-vous davantage à l'avenir, notamment grâce à la venue dimanche prochain de Gerhard Schröder?

– Symboliquement, il est pour nous très important que la page soit enfin tournée. Il ne faut bien sûr pas oublier ce qui s'est passé. C'est d'ailleurs notre mission. Mais il ne faut pas faire porter la responsabilité des uns aux autres. Les Allemands d'aujourd'hui n'ont pas à supporter les éventuelles fautes commises par leurs parents et grands-parents. Les Allemands constituent, ex aequo avec les Britanniques, la première présence touristique en France. Ils sont 15 millions à venir chaque année dans notre pays. Mais la clientèle allemande en Normandie est très peu nombreuse. Les Britanniques représentent 14% des nuitées, alors que les Allemands ne représentent que 2,5%, ce qui est d'ailleurs la proportion de visiteurs d'outre-Rhin au Mémorial de Caen. Il s'agit ainsi pour nous d'une vraie clientèle touristique à conquérir. Le fait que le chancelier vienne au Mémorial et sur les plages du Débarquement nous donne bon espoir.

– En 1994, Helmut Kohl aurait aimé venir, non?

– Oui, mais Mitterrand a dit non, ainsi que les Britanniques et les associations d'anciens combattants. Aujourd'hui, la résistance à la présence allemande est plus faible, même si elle demeure, surtout de la part de ceux qui ont vécu douloureusement les événements d'il y a 60 ans.

– La commémoration du 60e anniversaire du Débarquement est sans doute la dernière à laquelle participeront les vétérans qui se sont battus en Normandie. Un pan de la mémoire est sur le point de s'effacer. Est-ce une perte considérable?

– Je dirais qu'il est très important de croiser les témoignages oraux avec les archives, qui le sont encore plus, car la mémoire humaine se distend au fil des années. Le dénombrement exact des victimes civiles de la bataille de Normandie est un bon exemple de la fragilité du témoignage humain. Le concept même de victimes civiles est resté ignoré de pratiquement de tous jusqu'au début des années 90. Nous avons été les premiers, avec nos douze historiens et le CNRS à Caen, à travailler sur le dénombrement précis des victimes civiles de cette bataille, qui a duré cent jours. Du côté des militaires, on savait exactement qui avait été tué ou blessé grâce aux journaux de marche des régiments. En revanche, pour les civils, nous avons compulsé pendant trois ans les archives de chaque village. On est arrivé à un chiffre pour les trois départements concernés, l'Orne, la Manche et le Calvados, d'un peu moins de 14 000 victimes. Tout le monde était convaincu après la guerre que 100 000 personnes dans la population avaient été tuées. Un peu plus tard, c'était 50 000. Maintenant 14 000. S'agissant de la ville de Caen, par exemple, il s'est dit que la bataille avait causé la mort de 10 000 personnes. Puis le chiffre de 5000 a été évoqué. Notre dénombrement a montré que la réalité se situait à 1750 personnes tuées.

– Votre musée évoque une tragique histoire militaire. Comment faites-vous pour vous adresser de manière attrayante aux jeunes générations?

– Nous devons évoluer avec ces générations. Regardez le monde de l'édition. Les maquettes des livres n'ont aujourd'hui plus rien à voir avec ce qu'elles étaient il y a encore dix ans. Pour les musées, c'est pareil. Il faut que l'histoire soit racontée de manière attractive pour réussir à parler aux jeunes, car c'est à eux principalement que le Mémorial s'adresse. Notre scénographie se devait d'être suffisamment attirante pour que les jeunes, avec leur logique de zapping, aient envie de rentrer et surtout de rester. Cela suppose de nouveaux systèmes de médiation qui ne reposent plus uniquement sur le témoignage humain, ou sur le souvenir personnel. Il faut créer une atmosphère, une ambiance, des images fixes, des images animées, du son, des éléments d'animation qui surprennent le visiteur. D'où notre satisfaction, car la moitié de notre fréquentation a moins de 20 ans. Il faut que chaque public, qu'il soit scolaire, familial ou individuel, puisse être saisi par cette histoire.

– Ne bénéficiez-vous pas du fait d'évoquer une opération militaire consensuelle, peut-être d'ailleurs la dernière, comme le suggère l'historien américain Robert Paxton? Cette guerre perçue comme juste ne vous permet-elle pas de donner également une leçon de morale?

– Le Mémorial est aussi un lieu de réflexion philosophique. Il est un espace ouvert. Nous racontons le Débarquement, la guerre, et ce qui s'est passé avant la guerre. Pour moi, la partie la plus importante du musée est celle qui traite de l'entre-deux-guerres, qui montre comment on est passé en vingt ans d'un conflit qui fait 8 millions de morts à un conflit qui fera 50 millions de morts. Cela nous permet d'évoquer la seconde moitié du XXe siècle et les conflits contemporains, sans donner une leçon de morale. Il appartient à chacun de nourrir sa propre réflexion sur ce qu'il a vécu dans le Mémorial, cela de 1918 jusqu'à l'actuel conflit israélo-palestinien. D'où le message sous-jacent du Mémorial: la liberté est un combat quotidien.