A Mendrisio, l'architecture devient reine

L'urbaniste espagnol Josep Acebillo, qui remodèle la ville de Barcelone depuis un quart de siècle, a pris la tête de l'école d'architecture du Tessin. Il entend y développer la culture du territoire. Ses projets? Placer l'institution en bonne place dans la compétition universitaire européenne, l'ouvrir plus largement au reste du pays

Les étudiants de l'Accademia d'architettura de Mendrisio sont vraiment vernis. En huit ans d'existence, la jeune institution cantonale tessinoise s'est non seulement taillée une réputation européenne et attire la crème des enseignants, mais encore, elle a placé à sa tête l'un des architectes et urbanistes les plus marquants de ce temps. L'Espagnol Josep Acebillo Marin, 58 ans, dirige depuis janvier la maison selon un régime hebdomadaire qui paraît rude mais qui le ravit: deux jours à Barcelone, trois jours à l'Accademia. A Mendrisio, il conduit une école, certes dynamique et très courue, mais qui doit aujourd'hui définir sa place dans un paysage universitaire suisse et international hautement concurrentiel. A Barcelone, autres grandes manœuvres: comme architecte en chef de la ville, responsable des infrastructures et de l'urbanisme à l'Ajuntament (mairie) et conseiller délégué de l'agence de planification Barcelona Regional, il pilote l'évolution urbanistique de la cité, et ce depuis vingt-quatre ans.

La Barcelone de Jeux olympiques de 1992, c'est lui; celle du Forum 2004, c'est encore lui. Est-il excessif de définir son rôle ainsi? Oui et non. «Ace», comme on l'appelle, murmure: «Je ne travaille pas seul». Certes, il se trouve à la tête d'équipes nombreuses; en outre, il doit compter avec le pouvoir politique. Or justement, sous des titres divers, il a réussi l'exploit – condition même du succès de sa fonction – de former un tandem efficace avec les trois alcades (maires) qui se sont succédé à Barcelone depuis la chute du franquisme: les socialistes Narcís Serra, Pasqual Maragall, actuel président de la Généralité de Catalogne, et Joan Clos, son successeur.

Cette continuité, assortie d'une communauté de vues et de méthodes, a permis aux quatre hommes, auxquels il faut ajouter l'architecte Oriol Bohigas, d'impulser la mutation de leur ville en trois étapes. «Je suis immensément redevable à Oriol Bohigas, l'un des personnages les plus importants de Barcelone, de Catalogne et d'Espagne», affirme l'architecte-chef. C'est, en effet, Oriol Bohigas qui l'engage dans son bureau, une fois les études terminées; qui introduit «Ace», Aragonais issu d'une petite ville agricole, Huesca, à la culture urbaine catalane. En 1981, ils entrent ensemble à l'Ajuntament et ne cesseront de collaborer. Ce fut, en un premier temps, la floraison de 146 espaces publics construits en sept ans. Puis la vaste réorganisation urbanistique des JO, la grande percée vers la mer de la villa Olímpica, la construction des installations sportives de la colline Montjuïc et celle de nombreux équipements publics. Enfin, depuis 1995, tout un pan de Barcelone adopte un nouveau visage à l'occasion du forum inauguré en mai dernier.

Morphologie ronde, visage rond, yeux plissés, sourire affable: l'homme aimable qui occupe le paisible bureau directorial de la villa Argentina, une maison de style colonial construite par un Tessinois émigré revenu riche au pays, ce personnage tranquille correspond peu à l'image toute puissante qu'évoquent couramment les milieux barcelonais de l'architecture. Une image qu'il ne réfute pas mais qu'il accueille avec discrétion. A-t-il sacrifié une parcelle de son pouvoir pour prendre les rênes de l'Accademia? «Ace» glisse sur la question mais expose comment il entend équilibrer progressivement sa part d'intervention active dans le projet urbain et celle qu'il consacre depuis toujours à l'enseignement et à la recherche.

«A Mendrisio, j'ai enseigné pendant trois ans la culture du territoire, expression qui me convient beaucoup mieux que le mot urbanisme. Elle correspond d'ailleurs à l'orientation de l'Accademia d'architettura où l'humanisme l'emporte sur la technologie et où le projet occupe le centre de gravité. Après le brusque départ du Zurichois Kurt Foster, Aurelio Galfetti et Mario Botta, pères fondateurs et précédents directeurs de l'Ecole, m'ont convaincu de prendre la tête de l'institution et c'est ce choix humaniste qui m'a décidé.» Premier non-Suisse à ce poste, il s'emploie à mieux exploiter le vivier local et parvient à rallier à l'institution ceux des grands architectes tessinois qui en étaient absents, Luigi Snozzi par exemple.

Son programme? «Placer l'Accademia en «pool position», dans une perspective européenne et internationale». L'ouvrir plus largement au reste du pays car, estime-t-il, «elle n'a pas encore suffisamment pénétré dans le système universitaire suisse». Son développement, il l'envisage selon une logique de qualité plutôt que de croissance, et se prépare à introduire de nouvelles disciplines: anthropologie, géographie, économie urbaines. Son nouvel institut pour les projets urbains contemporains, qui n'a pas plus d'une dizaine de jours, offrira un cadre à la poursuite de ses recherches sur les changements de la ville.

A ceux qui rejettent ses choix pour Barcelone, il oppose l'exemple des grandes villes américaines que la vie, en même temps que l'industrie, a quittées: Detroit, Cleveland, Denver. Et celles dont il a observé l'élan et la vigueur: Huston, Dallas, San Antonio, Phœnix. «Le phénomène de délocalisation qu'ont connu les Etats-Unis dans les années 85 à 90, nous le subissons à notre tour aujourd'hui. Nous ne pouvons nous contenter d'y assister passivement. Nous devons produire un urbanisme capable d'accueillir et de favoriser les nouvelles activités tertiaires. Un urbanisme de transformation, qui exploite au maximum les possibilités de la ville et qu'il s'agit d'administrer d'une manière pragmatique et critique. Bien conduite, cette évolution favorisera, j'en suis convaincu, la diversité des fonctions et la réaffirmation des valeurs humanistes.»

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