Corps féminin

Comment la ménopause est devenue taboue

Depuis que la médecine existe, les femmes ménopausées font l’objet de théories au mieux farfelues, au pire dangereuses. La chercheuse en sociologie Cécile Charlap interroge le mythe qui a fait de cette phase de vie une maladie, et la stigmatisation qui en découle

Comment bien vivre sa ménopause, La ménopause sans les kilos, Réussir sa ménopause, La femme en crise, Périmenopause: guide de survie pour rester zen… Il suffit de parcourir les titres d’ouvrages dédiés à la fin des règles en librairie pour constater qu’il s’agit là d’une grande affaire. Un rite de passage promis aux pires dérèglements physiologiques et émotionnels, auxquels les femmes ont tout intérêt à se préparer.

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Dans La fabrique de la ménopause (Ed. CNRS), Cécile Charlap, chercheuse en sociologie, interroge le mythe qui a fait de la ménopause une maladie, et la stigmatisation qui en découle. Un essai passionnant dans lequel elle rappelle que le sang des femmes, marqué du signe de l’impureté depuis la Bible, est un argument séculaire pour différencier les sexes et exclure, alors que la fin des menstrues reste l’outil le plus puissant de cette mise à l’écart. Aux origines de la condamnation? L’invention d’une pathologie de la ménopause, quand la fin des règles attise la curiosité des médecins biologistes du Siècle des lumières et gagne le terme d’«âge critique». Ainsi qu’une cohorte de maux doctement consignés dans des traités médicaux que la sociologue a exhumés: fièvre, ulcères, furoncles, ophtalmies, hémorroïdes, vomissements de sang, prurit des parties génitales, épilepsie, paralysie, sans oublier une «perte graduelle de la grâce féminine», avec une «peau jaune ou foncée, rude au toucher» et des «mamelles inutiles» devenues «longues et pendantes».

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Quand la psychiatrie s’en mêle, au XIXe siècle, la liste des afflictions pouvant toucher la femme ménopausée s’allonge encore: bouffées délirantes, hallucinations, «penchant irrésistible pour les liqueurs fortes», «manque de contrôle de soi infantile», mais aussi «crises érotiques» capables de «surprendre ces malheureuses au milieu de leur famille, pendant les occupations habituelles», ou alors «bouffées de jalousie: résultat inévitable de la désaffection naturelle du mari ou de l’amant». Le tableau est achevé: aux hommes la linéarité d’un vieillissement progressif et tranquille, aux femmes cette rupture brutale, capable de défigurer le corps et de précipiter dans la folie.

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Depuis les années 1930, la ménopause est envisagée du point de vue hormonal, et conserve la rhétorique médicale du manque. Cécile Charlap donne la parole à des femmes ménopausées pour en mesurer l’impact, et passe au crible les ouvrages médicaux et magazines contemporains qui relaient toujours massivement le thème de la «déficience» et de l’«instabilité́». Au XXIe siècle, les médecins ne recommandent plus comme autrefois de cesser toute activité sexuelle à l’arrivée de la ménopause, mais certains encouragent encore les femmes à consigner chaque bouffée de chaleur dans un carnet ou à suivre un régime strict, comme s’il fallait combattre la pathologie. Au XIXe, on préférait la pose de sangsues sur les cuisses. Passent les remèdes, pas la stigmatisation, ni un conditionnement pour le moins délétère.

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«Les discours sociaux, médicaux et médiatiques dépeignent la ménopause sous le signe de la pathologie»

Entretien avec Cécile Charlap, sociologue et auteure de La fabrique de la ménopause (Ed. CNRS)

Le Temps: En quoi la ménopause est-elle une construction?

Cécile Charlap: La ménopause apparaît comme une sorte d’absolu que l’on ne questionne jamais alors qu’elle n’a rien d'universelle. Dans le Japon traditionnel, par exemple, il n’existe aucun mot pour la désigner, c’est un non-événement. Et dans certaines cultures traditionnelles africaines ou indiennes, elle n’est pas pensée comme une déficience, mais comme un accroissement des pouvoirs des femmes. Dans notre propre culture, la notion de ménopause a également beaucoup évolué au fil des changements de paradigmes médicaux, ce qui indique une construction.

L’intérêt médical pour la ménopause est d’ailleurs récent, puisque le terme n’apparaît qu’au Siècle des lumières…

Au XVIIIe siècle se développe une médecine des femmes, avec des traités inédits sur les maladies féminines et ce nouveau terme de ménopause. Ces études inédites de la ménopause vont permettre la justification d’un féminin troublé, naturellement soumis à ses cycles et à ses émotions. C’est l’avènement d’une hiérarchisation dissymétrique des corps: celui de l’homme est pensé du côté de la stabilité, tandis que les femmes sont renvoyées vers le registre biologique de l’instabilité, de la nature et du trouble. Cette nouvelle catégorie «ménopause» va non seulement participer à hiérarchiser les sexes, mais aussi nourrir l’image d’un vieillissement des femmes plus pathologique que celui des hommes.

On a tendance à voir la médecine comme un progrès universel, mais vous démontrez, à travers l’histoire de cette pathologisation de la ménopause, qu’elle est souvent soumise aux normes de son époque.

Les pratiques sociales, et donc médicales, sont toujours nourries des représentations, valeurs et normes d’une époque donnée. Au XIXe siècle, par exemple, certains médecins prédisent des ménopauses plus pathologiques aux femmes des villes qu’aux femmes des campagnes, à cause de leur exposition plus forte aux vices urbains. A la fin du XIXe siècle, d’autres médecins déconseillent aussi aux femmes ménopausées les transports de vitesse, tels que le vélo et le train, parce que à cette époque la vitesse est perçue comme néfaste. Désormais, la médecine promeut de nouvelles normes à travers les traitements hormonaux de la ménopause, qui permettent d’obtenir un corps qui saigne encore artificiellement tous les mois, prend peu de poids, a moins de rides… C’est la valorisation d’un corps jeune, au détriment des corps vieillissants, qui ont moins droit de cité dans l’espace social.

Pourtant, les gynécologues prescrivant ce genre de traitements sont souvent des femmes qui ont choisi leur métier par convictions féministes. On les imagine plutôt y voir un confort pour les femmes…

Le traitement hormonal peut être vu comme un instrument de pouvoir sur les femmes, mais aussi, effectivement, comme un outil de pouvoir pour les femmes. Et parmi les femmes ménopausées que j’ai rencontrées, j’ai constaté que la même manifestation corporelle n’était pas vécue de la même manière selon le milieu social. Chez les femmes urbaines et de milieu privilégié, les bouffées de chaleur étaient ainsi perçues comme un stigmate à effacer, notamment dans le contexte professionnel. Et celles qui se tournaient vers les traitements hormonaux avaient généralement des postes importants, en étant confrontées chaque jour à des rapports de pouvoir avec des hommes ou des femmes plus jeunes qu’elles. Elles m’ont expliqué que ce traitement leur était indispensable, car il représentait une manière de conserver un corps «légitime» dans la sphère professionnelle. Les femmes issues d’un milieu plus rural et modeste avaient généralement un discours plus naturaliste, les bouffées de chaleur étant perçues comme la preuve d’une nature en soi en train de se modifier. Elles préféraient souvent «endurer» ces manifestations ou se tourner vers des traitements à base de plantes.

Vous avez également rencontré des femmes chez qui la ménopause n’a produit aucun symptôme. Et elles en étaient presque étonnées.

Les discours sociaux, médicaux et médiatiques actuels dépeignent cette période sous le signe de la pathologie, à la fois physique, psychologique et émotionnelle, et toujours associée au risque: ostéoporose, cancers, etc. Ce qui donne effectivement une grammaire de la ménopause, presque un cadre obligatoire, tandis que les femmes ne sont autorisées à en parler qu’en termes de symptômes, chez le médecin. Or certaines des femmes interrogées n’ont ressenti aucune de ces manifestations, au point de me confier qu’elles n’avaient pas vraiment vécu la ménopause. On mesure ici le poids des normes.

Avant l’arrivée de la ménopause physiologique, vous expliquez qu’il existe une ménopause sociale, qui s’impose bien plus tôt.

Actuellement, la norme, nourrie de discours médicaux autour de la grossesse à risque, enjoint aux femmes de ne plus faire d’enfant passé 40 ans. Elles ont beau être biologiquement fertiles, elles deviennent socialement stériles. Et les femmes ont intégré que faire un enfant après un certain âge n’est pas recommandé. Parmi celles que j’ai rencontrées, la quarantaine représente même un seuil moral au-delà duquel faire un enfant relève de l’égoïsme: il va être «un enfant de vieille». Elles accordent néanmoins un seuil plus élevé à celles qui n’ont jamais eu d’enfant: aux alentours de 45 ans. La ménopause sociale est entretenue par les discours médiatiques, qui rappellent constamment l’âge des actrices devenues mères «sur le tard». Et chaque fois que celles-ci sont interviewées, on leur rappelle l’âge de leur grossesse, pour qu’elles justifient leur transgression de la norme.

Cette stérilité sociale n’est donc pas la même pour les hommes?

A aucun moment, dans les médias que j’ai étudiés, la paternité tardive n’est présentée comme «immorale». Jamais le choix de Richard Berry, devenu père à 64 ans, n’est questionné, tandis que Monica Bellucci, mère à 46 ans, est sans cesse renvoyée à ce choix… On retrouve là cette dissymétrie des rapports sociaux de sexe, où le corps masculin est pensé comme éternellement jeune et fertile, tandis que le corps féminin s’inscrit dans le registre de la dégénérescence.

Pourtant, on sait aujourd’hui que la qualité des spermatozoïdes baisse avec l’âge et qu’une paternité tardive expose aussi l’enfant à des risques. Mais la notion d’«horloge biologique» reste du côté des femmes…

Les ouvrages médicaux que j’ai consultés comportent de nombreux chapitres sur la grossesse à risque passé 40 ans, mais rien sur la paternité tardive à risque. Chez les femmes que j'ai interrogées, l’âge de la ménopause physiologique a beau s’étendre de 43 à 60 ans, on ramène sans cesse les femmes à leur devoir de procréer avant un certain âge. C’est aussi à partir du taux hormonal de la femme fertile que l’on mesure le taux hormonal de la femme ménopausée. La ménopause n’est donc pas désignée comme une transformation, mais comme un appauvrissement, un amoindrissement, une involution complète, aussi bien physique que mentale.

De nombreuses femmes ont décidé de lever le tabou des règles qui, jusque-là, devaient rester cachées. Qu’en est-il de la ménopause?

On observe le frémissement d’un mouvement autour de la ménopause. A Bruxelles, par exemple, se joue actuellement une pièce qui s’intitule Ménopausées et ne parle que de ce sujet pendant une heure trente. La salle est toujours bondée, et le public est aussi bien féminin que masculin. La ménopause est le dernier continent noir qui n’avait pas été repensé et dit par les femmes, mais la porte s’ouvre.


La fabrique de la ménopause, Ed. CNRS, Paris, 2019.

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