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Mentir trop longtemps à l’enfant peut masquer le désir inconscient des parents de s’accrocher à leur propre enfance.
© REUTERS / Suzanne Plunkett

Mythe

Le mensonge du Père Noël fait-il du mal 
aux enfants?

Selon deux psychologues universitaires, mentir aux enfants au sujet du Père Noël risque de ruiner leur confiance et d’altérer la relation parents-enfants.
 En perpétuant ce bobard universel, les condamne-t-on à des années de divan pour traumatisme?

Le rituel est immuable. Depuis soixante ans, chaque mois de décembre, La Poste mobilise cinq employés pour répondre aux 18 700 lettres énamourées d’enfants adressées au Père Noël. «Nous leur envoyons un mot et un cadeau, raconte Nathalie Dérobert, porte-parole de La Poste. Pour garder la magie, nous disons que cela provient des aides du Père Noël. Les courriers affluent de toute la Suisse, et même de l’étranger, et sont en augmentation chaque année. Alors que tout est devenu numérique, la lettre au Père Noël reste une tradition forte.» Il faut dire que les parents encouragent cette coutume avec dévotion. Raconter aux enfants qu’un gros bonhomme rouge viendra contorsionner son abdomen dans la cheminée pour noyer le pied du sapin d’offrandes, puis voir leurs yeux pétiller de bonheur le matin tant attendu, fait partie des grands plaisirs – et des rituels – familiaux.

Les stigmates du canular

Las, un article publié à la fin de novembre dans la revue scientifique The Lancet Psychiatry vient casser l’ambiance… Selon Chris Boyle, psychologue à l’Université d’Exeter, et Kathy McKay, psychologue clinicienne à l’Université de Nouvelle-Angleterre (Australie), mentir aux enfants à propos de l’existence du Père Noël risque de saper leur confiance le jour où ils découvriront la vérité, en les exposant à une «déception abjecte». «Le mythe du Père Noël est un mensonge si sophistiqué et constant entre parents et enfants que, si leur relation est fragile, cela peut être la désillusion de trop», prévient Kathy McKay. «Si les parents peuvent mentir de façon si convaincante, et pendant une si longue période, les enfants risquent de se demander sur quoi d’autre ils peuvent mentir.» Il est vrai que certains en gardent encore un souvenir amer, comme Joséphine: «Mes parents m’y ont fait croire jusqu’à 10 ans. A l’école, on se moquait, mais je défendais le Père Noël car mes parents ne pouvaient pas mentir. Quand ils m’ont avoué le canular, je leur en ai voulu de m’avoir ridiculisée.»

Universelle, la magie de Noël? Pas pour ceux qui se remémorent les conflits familiaux dès que les guirlandes clignotent dans les grands magasins. Et pour qui le Père Noël est plutôt une ordure. «L’intérêt du Père Noël réside dans le partage d’émotions. Mais s’il réveille des souvenirs douloureux, on peut s’en passer, confie Nadia Bruschweiler-Stern, pédiatre et pédopsychiatre, fondatrice du Centre Brazelton à la Clinique des Grangettes. D’ailleurs, maintenir trop longtemps sa progéniture dans le mensonge peut masquer le désir inconscient des parents de s’accrocher à leur propre enfance. Il faut que cette fable reste un jeu et, dès que l’enfant doute, inutile d’entretenir le mensonge.»

Dolto prête sa plume au Père Noël

Pas simple quand le monde entier nourrit la légende. Depuis l’année dernière, Google propose aux enfants de suivre le trajet du Père Noël «en temps réel» sur son site, avec recensement «en direct» de la distribution des cadeaux. L’armée américaine a également créé un site dédié et jure que son espace aérien accueillera toujours le traîneau et les rennes. Même la pédopsychiatre Françoise Dolto a participé à la mystification. En 1962, lorsque La Poste française mit en place son secrétariat du Père Noël, elle rédigea de sa propre main la réponse adressée aux bambins: «Mon enfant chéri, ta gentille lettre m’a fait très plaisir. Je t’envoie mon portrait. […] Je ne sais pas si je pourrai t’apporter tout ce que tu m’as demandé. J’essaierai, mais je suis très vieux et quelques fois je me trompe. Il faut me pardonner. Sois sage, travaille bien. Je t’embrasse fort. Le Père Noël.»

Car pour bénéficier des faveurs du gros bonhomme en rouge et blanc, il faut en théorie une conduite irréprochable. Un chantage que les psychologues anglo-saxons dénoncent âprement dans leur article à charge. Ce qui fait sourire le Dr François Hentsch, médecin au service psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent des Hôpitaux universitaires de Genève: «Dans l’idéal, le parent devrait avoir une autorité suffisante pour ne pas brandir le Père Noël comme une menace. Mais prétendre qu’il ne faut jamais mentir aux enfants est idiot. Sinon il faudrait leur répéter chaque matin qu’on va tous mourir… Le Père Noël fait partie des mensonges altruistes, qui sont très différents des mensonges rassurants qu’on raconte parfois aux enfants en cas de difficulté parentale, comme un deuil ou une dépression. Cas durant lesquels il faut bien sûr dire la vérité, avec des mots choisis.»

Cadeaux pansements

Cette année, les Suisses prévoient d’augmenter leur budget cadeaux de 7% par rapport à 2015, et 55% des sondés affirment dépenser plus de 200 francs pour l’occasion, selon une enquête du cabinet Ernst & Young Schweiz. Et si la vraie nuisance du Père Noël était la taille de ces piles de cadeaux qui dépasseront bientôt le sapin? «Comme le sucre, les cadeaux sont partout, constate Nadia Bruschweiler-Stern. Et quand les parents travaillent beaucoup, ils sont tentés de compenser leur absence en couvrant les enfants d’amour, et donc d’offrandes. Peut-être pourrait-on s’interroger sur les valeurs que l’on souhaite transmettre au sujet de Noël, qui offre à l’enfant une conscience plus large de sa place dans la société. C’est ce que l’on fait par exemple en s’adonnant au rituel des biscuits laissés au Père Noël avant son passage, ou quand on décide d’offrir des présents à ceux qui ont moins.»

S’émanciper de ses parents

L’année dernière, la filiale espagnole de l’enseigne Ikea réalisait une vidéo en demandant à des enfants d’écrire deux lettres de souhaits de Noël: l’une au barbu à la hotte, l’autre à leurs parents. Dans la première, ils réclamaient pléthore de Wii U et licornes qui volent. Dans la seconde, seulement plus de temps en famille. Un cadeau qu’aucun bonhomme fictif ne pourra hélas glisser dans les souliers si les parents font les trois-huit pour s’en sortir… Et c’est là que son mythe devient utile, selon le philosophe Gilles Vervisch, auteur de Comment ai-je pu croire au Père Noël? (Ed. Max Milo): «Le Père Noël est une métaphore de l’illusion. Ce mensonge permet de décrire à l’enfant un monde merveilleux, avant l’apprentissage de la déception. L’enfant découvre alors que les certitudes sont trompeuses, et que ses parents, ces menteurs, ne sont pas des dieux. Ce qui lui permet de commencer à prendre son indépendance.» Le mensonge du Père Noël? La première leçon de philosophie inculquée aux enfants, et sans doute le meilleur cadeau…

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