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Le mentaliste se tient derrière une table sur laquelle se déploie un jeu de cartes. Il invite un spectateur à monter sur scène et lui tend une enveloppe fermée, en annonçant que cette enveloppe contient une carte à jouer. Puis il demande au spectateur de fixer un point dans sa main et de penser à une carte, n’importe laquelle… Le spectateur prononce son choix à haute voix, le mentaliste ouvre l’enveloppe et, miracle, la carte énoncée figure dans l’enveloppe!

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Ce tour bluffant n’est pas le seul de Rémi Larrousse, mentaliste depuis vingt ans. Mais c’est le seul dont le trentenaire donne les clés dans Je sais ce que vous pensez!, un livre captivant qui montre que rien n’est magique dans sa pratique. Le grand talent de cet artiste qui s’est déjà produit à l’Olympia, à Paris, et prépare un show virtuel et interactif pour le 5 décembre? Profiter des failles du cerveau pour mystifier l’audience.

Biais cognitifs, détournement d’attention, fausses confirmations: Rémi Larrousse est autant neuropsychologue que magicien. Dans cet ouvrage qui fourmille de tests malins, il explique comment on peut échapper aux automatismes cérébraux qui nous limitent. Et oui, promis, vous saurez quelle est l’astuce du tour évoqué plus haut!

Non à la binarité

Julie adore son boulot, mais, épuisée par de longs trajets, elle se pose cette question: «Dois-je déménager ou non?» La jeune femme souffre du syndrome du «cadrage serré», diagnostique Rémi Larrousse. C’est-à-dire qu’elle réduit le problème à une solution binaire alors que d’autres options existent.

Comment éviter ce piège? En appliquant le «test des options disparues». Julie doit imaginer que «déménager est totalement impossible» pour être forcée à envisager d’autres idées. Comme négocier un jour de télétravail ou profiter du trajet pour avancer dans la lecture de ses dossiers et finir plus vite le soir, ou encore décaler ses horaires pour s’assurer de trouver une place assise…

Paresse cérébrale

Ce cadrage serré, dont nous souffrons tous, est lié à une paresse cérébrale plus générale. Citant Daniel Kahneman, Prix Nobel d’économie, le mentaliste rappelle que la plupart de nos décisions sont régies par un système de pensée immédiat et émotionnel, dit système 1, qui nous semble sensé mais se révèle limité. Ce faisant, nous négligeons le système 2, plus lent, mais plus performant, car fondé sur l’analyse rationnelle et la créativité.

Heureusement, il existe des antidotes pour déjouer cette facilité. La technique de réancrage, par exemple. Plutôt que penser: «J’aime bien écrire, quel métier pourrais-je pratiquer outre celui de journaliste?», il faut se dire: «Qu’est-ce que j’aimerais faire si je n’avais encore jamais travaillé?» Changer d’ancrage pour élargir ses possibilités.

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Un autre antidote? La technique du 10/10/10. Qui consiste à se demander ce qu’on pensera de sa décision dans dix minutes, dix mois, dix ans. Un collègue vous tape sur le système avec ses remarques déplacées. Vous souhaitez le recadrer, mais vous hésitez pour ne pas plomber l’ambiance. Imaginez que vous le faites. Dans dix minutes, soit il a bien réagi, soit l’ambiance est en effet plombée. Dans dix mois, d’autres sujets auront pris le dessus et vous serez soulagé(e) de ne plus être importuné(e). Dans dix ans, vous aurez probablement changé de collègues et oublié cet épisode. Cette technique permet de relativiser le poids émotionnel de la décision en montrant son impact sur le temps long.

La mémoire, cette traîtresse

Ce qui est vrai pour les décisions l’est aussi pour la mémoire. Sachant que «notre mémoire reconstruit le récit de notre vie en permanence», l’auteur invite à la plus grande prudence. «Des chercheurs en psychologie ont constaté qu’environ trois quarts des erreurs judiciaires avaient pour cause de faux témoignages. Ces témoins ne sont pas mal intentionnés, détaille Rémi Larrousse, mais simplement victimes d’une distorsion naturelle de la mémoire, car notre cerveau reconstruit le passé à la lumière des éléments présents.»

Parmi ces éléments trompeurs figure le perfide «biais de confirmation». Spontanément, le cerveau cherche à valider une hypothèse émise. Lorsque quelqu’un vous demande, en parlant d’un tiers, si «cette personne est hypocrite», vous allez chercher tous les éléments susceptibles de valider cette hypothèse. La première induction nous conditionne sans distinction.

Idem pour l’apparence, poursuit l’auteur. Appelée «effet de halo», la première impression que nous fait un individu détermine notre lecture de ses qualités et défauts. De nombreuses études sur des entretiens d’embauche montrent que si un recruteur est séduit par un candidat d’entrée, il ne retiendra que les éléments positifs de l’échange.

En guise d’exemple, l’auteur décrit deux collègues, Sylvain et Maxime, à qui il attribue exactement les mêmes vertus et faiblesses, mais en inversant l’énumération. Il commence par les qualités en ce qui concerne Sylvain, tandis que Maxime est d’abord décrit par ses mauvais côtés. L’effet est bœuf: on a une sympathie pour le premier, une méfiance pour le second. Etre conscient de ces biais cognitifs et pratiquer le doute constant, préconise l’auteur, permet de lutter contre ces leurres liés au premier mouvement.

Enfumage majeur

Si le mentaliste connaît si bien cette nomenclature, c’est parce qu’il l’utilise dans ses spectacles, bien sûr. Pour mystifier le public, Rémi Larrousse recourt à ces effets de cadrage, d’ancrage, de halo, etc. Et aussi à celui, redoutable, du «détournement d’attention». C’est d’ailleurs à ce dernier qu’il doit le succès du tour évoqué en entrée.

Vous vous souvenez? L’artiste parvient à faire en sorte que la carte choisie par un spectateur soit dans une enveloppe… avant le choix. Impossible, n’est-ce pas? En effet. Le truc, c’est que l’enveloppe, vide au début du tour, n’est remplie que lorsque le spectateur, fixant la main du mentaliste, nomme la carte choisie.

Magicien depuis ses 12 ans, Rémi Larrousse profite de l’inattention de son vis-à-vis pour empalmer la carte élue dans le jeu déployé sur la table et la glisser discrètement dans l’enveloppe. Parce qu’il a aussi des qualités d’acteur et de narrateur, il enfume l’assemblée (qui ne demande que ça). Dans Je sais ce que vous pensez!, le spécialiste du cerveau invite au contraire les lecteurs à se réveiller.