«L’an dernier en boîte de nuit, j’ai rencontré un homme. Ma fille était là aussi, et tout à coup, je me suis dit «mince, je suis en train d’embrasser un garçon comme dans une boum. Les rôles étaient un peu inversés.» Justine *, 49 ans, l’admet volontiers: avec sa fille de 17 ans, la relation est fusionnelle. «Elle est née très prématurée, et la fusion était évidente. Dans les premiers mois, je la sentais comme une partie de moi-même.»

Les années s’écoulant, le fonctionnement est resté ancré. «Ma maman m’a toujours dit que puisqu’on était toutes les deux dans la même barque, il fallait bien s’entendre», explique Laura *, dont le père a été presque totalement absent. Les deux femmes n’hésitent pas non plus à partager leur garde-robe. «Elle me pique des habits, et réciproquement. Parfois, quand elle fait du shopping, elle achète à double.»

«Laquelle sert de modèle à l’autre?»

Pour Marie *, lumineuse quadragénaire, c’est le même topo. Le mimétisme est indéniable avec sa fille de 20 ans. «Mais laquelle sert de modèle à l’autre? C’est comme un couple, on s’influence.» Ce tandem-là met régulièrement le feu sur le dancefloor dans les mêmes soirées. «Mais si on boit des verres, je me sens responsable d’elle, donc je m’arrête rapidement. Je ne veux pas mélanger les rôles, et que me fille finisse par me tenir les cheveux quand je vomis dans les toilettes!»

Et les hommes? «Il arrive que certains nous prennent pour des sœurs, ce qui me met mal à l’aise. Parfois, je me dis: «Ce type n’a pas à me draguer, autant qu’il drague ma fille!» Il n’y a pas de compétition.» Pour Laura, quand il y a du flirt dans l’air, «c’est comme avec une copine. Ma maman va s’éloigner, ou m’emmener boire un verre si elle voit que quelqu’un m’ennuie.»

Certes, les complicités mère-fille ne datent pas d’hier. Mais selon la psychologue clinicienne Anne Jeger, on observe de plus en plus de fonctionnements fusionnels lorsque la mère a élevé sa fille seule. Dans le cas d’un «père absent du duo, parfois exclu inconsciemment par la mère. Or son rôle est primordial, celui de tirer l’enfant hors du giron maternel pour l’aider à s’émanciper et intégrer la société.»

Pas de place pour la crise

Les raisons d’un tel rapprochement peuvent aussi être liées au fait que l’enfant a failli mourir à la naissance, que la mère souffre d’une blessure d’abandon, ou à certains troubles psychiques. «La fille devient un pansement, un doudou, une béquille, une mère pour sa mère.»

Ce type de relation laisse peu de place à une crise d’adolescence. Justine le confirme: «Sincèrement, la crise se fait difficilement. Ce serait dur qu’elle m’envoie sur les roses. J’ai besoin d’elle, elle est mon équilibre, mon bonheur. Ce serait compliqué pour elle de me voir malheureuse…»

Pour Anne Jeger, cette spécialiste en psychologie familiale, «la fusion signifie rester dans cette relation primaire, archaïque, mère-nourrisson qui n’évolue pas. Se crée alors une co-dépendance anxiogène, car sous-tendue par la peur de perdre l’autre. L’adolescence, c’est prendre le risque de s’affranchir du lien parent-enfant et des injonctions parentales pour devenir soi. Comment faire quand on est doublement attaché? Parfois ce sont les enfants qui doivent couper le cordon ombilical. Non sans mal.»

Un rapport ultra-fusionnel risque de provoquer un mélange intergénérationnel qui vient perturber les repères structurants chez la fille, ajoute la psychologue. Comme celui d’être «accompagnée par une adulte assise et affirmée qui fait la différence entre être sa mère et sa copine, qui n’utilise pas sa fille comme confidente, qui lui enseigne la vie de femme, de mère… La fusion crée la confusion.»

Marie et Justine, elles, s’accordent pour dire que la formule maman-copine a ses limites. Toujours partantes pour échanger leurs fringues avec leurs filles, elles n’échangeraient leur place de mère-complice pour rien au monde.

* Prénoms d’emprunt.