Société

Mère au foyer, fabrique d’un mythe

La crèche, un mal nécessaire? Le maternage à plein temps, un modèle idéal? Contre ces idées très ancrées, l’Histoire et la psychologie fournissent de puissants arguments, constate Anna Lietti

La crèche, parce qu’il le faut. Mais, dans l’absolu, la maison avec maman, c’est ce qu’il y a de mieux.

Même dans le discours de ceux qui voteront oui le 3 mars prochain à l’article constitutionnel destiné à faciliter la vie des parents qui travaillent, la douce figure de la mère dite traditionnelle conserve la puissance irradiante de l’idéal perdu.

Erreur, malentendu, illusion d’optique. Voire mythique imposture. D’abord, de quelle tradition parle-t-on? demandent les historiens et les sociologues de la famille. Dans la longue saga de l’humanité, la règle, la millénaire tradition est celle du travail des femmes. Issue de l’idéal bourgeois du XIXe siècle, la figure de la mère au foyer, toute dévouée au bien-être des siens, ne représente qu’une brève parenthèse historique (lire ici).

Ensuite, nous enseignent les psychologues du développement, on ne peut pas affirmer sur des bases scientifiques qu’une maman à la maison, c’est mieux que la crèche ou la nounou.

L’idée reste pourtant solidement ancrée dans les esprits. On comprend mieux pourquoi en s’intéressant à la théorie de l’attachement et à ses transformations depuis soixante ans. Embarquement immédiat pour un éclairant «flash-back» avec Blaise Pierrehumbert, psychologue au Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à Lausanne et auteur de Le Premier Lien*.

Une oie et un couffin

On pourrait dire que tout est de la faute à Konrad Lorenz. Vous savez, les oies cendrées et la théorie de l’imprégnation. Bébé oie sort de l’œuf, voit l’éthologue autrichien, le prend pour sa maman et se met à le suivre partout, sans un regard pour la véritable pondeuse de ses jours. L’oison s’attache au premier objet mobile qui s’offre à son regard, explique Lorenz. Autant dire que, si elle ne veut pas le perdre, la maman a intérêt à être là et pas en vadrouille avec les copines.

Bien sûr, les travaux du Prix Nobel de physiologie ne portaient pas sur les humains, rappelle Blaise Pierrehumbert. Mais il se trouve que dans la foulée, c’est-à-dire dans les années 1950, les chercheurs en psychologie humaine accouchèrent d’une théorie de l’attachement fortement imprégnée d’esprit «lorenzien». Une théorie qui incitait à prescrire aux mères un strict séjour domestique: «Pour John Bowlby, le plus célèbre avocat de la théorie de l’attachement dans sa première version, le premier lien est précoce, exclusif et monolithique. Dans un deuxième temps, le psychiatre britannique, placé devant l’évidence que les enfants s’attachent aussi à leur père ou à leurs grands-parents, a admis l’existence d’attachements «secondaires», dans une stricte hiérarchie où le maternel prime. Mais sa conviction était inébranlable: la place des femmes est à la maison, auprès de leurs enfants.»

Comme par hasard, note encore Blaise Pierrehumbert, «les travaux de John Bowlby ont coïncidé avec une période, celle de l’après-guerre, où, pour des raisons historiques et politiques, la figure de la mère au foyer a été particulièrement valorisée». Le hasard a bon dos: «Toute rigoureuse qu’elle soit, la recherche scientifique est influencée par son époque.»

A bien des égards, les années 1950 et 1960 ont donc représenté l’apogée du modèle de la mère au foyer, toute bonne et irremplaçable: le XIXe siècle l’a engendré, le XXe lui a fourni une base scientifique.

Il a surtout donné à celles qui travaillaient hors du foyer de solides raisons de se sentir coupables. Blaise Pierrehumbert: «Il y avait, très présente dans les esprits, l’idée que l’attachement fonctionnerait selon la logique des vases communicants: si l’enfant donne de l’affection à sa nounou ou à sa grand-mère, c’est tout ça de perdu pour les parents.» En somme, au nom de l’amour maternel, on manquait de confiance dans l’amour tout court.

Rétrospectivement, il est frappant de constater la similitude entre cette vision des choses et les théories de la même époque mettant en garde contre les dangers du bilinguisme: l’enfant dispose de ressources limitées (linguistiques ici, affectives là), il faut veiller à ce qu’il ne les disperse pas.

A ce modèle pessimiste («soustractif» en termes d’expert), la psychologie de l’attachement a substitué celui, plus généreux («additif»), qui prévaut aujour­d’hui. «Toutes les expériences positives d’attachement que l’enfant peut faire hors de sa famille sont bénéfiques. Pour lui, mais aussi pour sa relation avec ses parents», résume Blaise Pierrehumbert. Plus il s’exerce à aimer, plus il en sera capable.

Batailles sur les crèches

C’est dans les années 1970 et 1980 que la bataille d’experts a été la plus vive autour du thème de la garde des enfants. «La question était: en plaçant un enfant à la crèche, risque-t-on de compromettre la qualité de son attachement à ses parents?» Lorsqu’ils mesurent la «qualité de l’attachement», les chercheurs comme Blaise Pierrehumbert observent la capacité d’un enfant, après avoir été séparé un moment de sa mère, à se rassurer auprès d’elle lorsqu’elle revient. Postulat sous-jacent: un enfant va bien s’il se sent en sécurité.

«La polémique fut vive car chaque étude amenait des conclusions différentes», dit encore le psychologue. Dans les années 1990, sous l’impulsion d’Hillary Clinton, une enquête états-unienne particulièrement maousse conclut à un effet neutre de la crèche.

Mais la véritable conclusion de ce bataillon de recherches est que les enfants vont bien lorsqu’on s’en occupe bien. Les résultats des études, en effet, varient surtout en fonction du pays d’observation et de la qualité de ses structures d’accueil: il y a vingt ans, en Suède, les enfants s’épanouissaient en crèche, en Grande-Bretagne ils souffraient (la situation a peut-être changé depuis). Les travaux les plus récents n’ont fait que confirmer cette corrélation: «La question de savoir ce qui est mieux de la maison ou de la crèche est une question sans réponse: tout ­dépend de la qualité de ce que vit l’enfant, dans une situation comme dans l’autre», résume le chercheur lausannois.

De quoi dépend cette qualité dans les structures de garde collectives? Du nombre de professionnels par enfant, de leur formation aussi. Autant dire qu’elle est proportionnelle à l’argent investi? En grande partie, mais pas seulement: c’est ce qu’enseigne la «mémorable exception» d’une pouponnière hongroise créée en 1947 pour les orphelins de guerre et dirigée par une pédiatre inspirée nommée Emmi Pickler. A Lóczy – tel est le nom de l’institution devenue célèbre –, on a veillé, malgré la rareté du personnel, à ce que chaque enfant puisse nouer un lien privilégié avec l’un de ses membres. Et aussi: on a considéré que c’est à l’enfant de choisir son adulte de cœur, le personnel étant prié de retenir ses élans tout en se montrant disponible à ceux des pensionnaires. Deux critères de réussite qui influencent encore aujourd’hui la formation des professionnels de l’enfance de par le monde.

Questions de parents

Plusieurs décennies de recherche et d’expérimentation fournissent aux jeunes parents des informations précieuses. Ainsi, aux mères qui craignent, en déléguant la garde de leur enfant, de se voir remplacées dans son cœur, on peut dire: votre peur est infondée et même mauvaise conseillère puisque ce dont l’enfant a besoin, c’est d’expérimenter la sécurité dans la relation, chez lui comme hors de chez lui.

Mais cela signifie aussi, si vous avez confié votre petit à une nounou ou à une maman de jour, qu’il faut, le moment venu, soigner la séparation: si la professionnelle disparaît brusquement de la vie de votre enfant sans qu’il comprenne pourquoi, ce sera pour lui une source d’angoisse. Préparer le terrain, dire les choses progressivement permet de déjouer le traumatisme.

Il y a les réponses, et aussi les questions en suspens. Par exemple: les parents sont-ils interchangeables? «Personnellement, je le crois», dit le chercheur lausannois, qui a fait 50/50 avec sa femme en matière de temps de travail et de garde des enfants. Sa conviction: «L’instinct maternel n’existe pas, sauf à postuler qu’il y a aussi un instinct paternel ou grand-parental. Ce qui existe, c’est ce que j’appelle l’hédonisme de la sollicitude.» Le plaisir que l’on éprouve à prendre soin de quelqu’un, en somme. L’ocytocine, ou hormone de l’attachement, vous connaissez? C’est le nouveau champ d’étude de Blaise Pierrehumbert.

Mais, parmi les psychologues du développement, tout le monde n’est pas d’accord avec lui: «Actuellement, un courant postule que les parents sont également importants, mais dans la spécialisation genrée: la mère réconforte sur le plan émotionnel, le père sur celui de l’exploration et de l’ouverture. C’est ce qu’on peut appeler un modèle postmoderne.»

Quand maman déprime

La qualité de l’accueil en crèche fait l’objet d’évaluations et de débats sans fin. Mais personne n’évalue la qualité du temps passé avec la mère au foyer: on part du principe que ce temps est de bonne qualité.

Un postulat aussi faux que dangereux, plaide, parmi bien d’autres professionnels de la famille, la psychanalyste française Sylviane Giampino, auteur de Les femmes qui travaillent sont-elles coupables? (Albin Michel): «Le maternage à plein temps est une vocation exigeante, dans laquelle certaines s’épanouissent. Mais, pour d’autres, il signifie isolement, précarité, ennui.» Voire pire: championnes de l’amour, les mères sont aussi en première ligne de la maltraitance.

Non, ce lien dit «sécure» entre une mère et son enfant n’est pas donné au naturel, en multipack avec l’image d’Epinal: «Dans un échantillon représentatif de la population, deux tiers des enfants n’ont aucun problème d’attachement et un tiers éprouvent des difficultés à trouver l’apaisement en présence du parent», précise encore Blaise Pierrehumbert. Pour ces derniers, la fréquentation de la crèche constitue une véritable planche de salut, a-t-il observé.

Il s’agit bien sûr des enfants des autres, Madame, Monsieur. N’empêche: les indicateurs sociologiques incitent à la vigilance. Ils disent que les familles rétrécissent, que la socialisation recule, que les mères au foyer à risque sont en augmentation. En somme, que la fée du logis aimante, sereine, patiente et attentive existe surtout dans les tableaux d’Albert Anker. A-t-elle jamais existé ailleurs?

* Blaise Pierrehumbert, Le Premier Lien, Ed. Odile Jacob, 2003.

* Blaise Pierrehumbert, «Le premier lien» Ed Odile Jacob, 2003.

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