Société 

Ces mères qui regrettent d’avoir enfanté

Elles diraient «non» si c’était à refaire. Dans «Le Regret d’être mère», Orna Donath éclaire le tabou du refus de l’enfant et montre en quoi la société traditionnelle contribue à ce mal-être

Elles n’ont pas, de temps en temps, des coups de moins bien. Des moments où elles se disent que «ce n’est pas toujours facile d’être maman». Les femmes qui témoignent dans l’ouvrage d’Orna Donath sont unanimes. Elles regrettent d’être mères, en souffrent constamment et, si c’était à refaire, «n’auraient pas d’enfant». Cela dit, précisent-elles de suite, elles aiment leur progéniture. C’est la maternité avec ses figures imposées, ses attentes démesurées, son poids aussi qu’elles rejettent sans hésiter. Le Regret d’être mère est un livre choc, car il dénonce l’obstination avec laquelle la société pousse les femmes vers la procréation, sans pour autant les épauler ou s’y intéresser quand l’enfant grandit.

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«J’ai senti tout de suite que ce n’était pas pour moi. Je n’aimais pas ça. Je n’aimais pas rester assise pendant des heures à relire la même histoire ou écouter la même chanson. Je souffrais. Je souffrais vraiment. Il m’arrivait d’appeler mon mari et de lui dire que s’il ne rentrait pas tout de suite à la maison, j’allais m’effondrer.» Helen, mère de deux enfants qui ont aujourd’hui entre 15 et 20 ans, fait partie des 23 Israéliennes qu’Orna Donath a interrogées sur tous les aspects de leur rejet.

Dans l’imaginaire collectif, les femmes qui renoncent à la maternité se condamnent elles-mêmes à une vie pleine de regrets et de tristesse, de solitude, d’ennui et d’absence de sens et de substance

Orna Donath

Pourquoi si peu de candidates, alors que la docteure en sociologie, qui a prospecté à travers un hasthag #regrettingmotherhood suite à un article qu’elle a écrit en 2015 dans le journal universitaire américain Signs, a reçu des centaines de témoignages de mal-être maternel? Parce que Orna Donath n’a pas souhaité mélanger ambivalence face à la maternité et regret radical. Elle a donc limité sa recherche aux femmes «pour lesquelles c’était une erreur claire d’être devenue mère». Ainsi, ne figurent dans cette enquête que les candidates qui ont répondu «non» à ces deux questions: «Si vous pouviez revenir en arrière, avec les connaissances et l’expérience qui sont les vôtres aujourd’hui, voudriez-vous toujours avoir des enfants?» et «Selon vous, y a-t-il des avantages à devenir mère?» Non et non.

Mère vénérée, mère délaissée

Le sujet n’a jamais été traité auparavant. Si de nombreuses études se penchent sur les femmes qui désirent ne pas avoir d’enfants et que d’autres analysent les premières et bouleversantes années de maternité, la maternité au fil des années et le regret d’avoir enfanté n’ont jamais été documentés, assure Orna Donath. Qui y voit un symptôme de notre société libérale et patriarcale. D’un côté, explique-t-elle, on vénère les mères, qui assurent la continuité de l’espèce et incarnent l’éthique du care, ce soin porté à tous et à chacun dans l’idée d’un sacrifice permanent. De l’autre, on n’accorde à ces mères aucun soutien dans cette mission et on cesse de s’y intéresser dès que les enfants ne sont plus des bébés, d’autant que, désormais, elles ont le choix d’enfanter ou non.

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Or, Orna Donath insiste. Derrière chaque femme, la société fantasme une mère, surtout dans la société israélienne qui prône une politique nataliste, et il est très difficile, même pour une personne éduquée et affranchie, de se sentir accomplie sans avoir enfanté, tant la pression sociale est massive. «La question rituelle porte sur quand on doit devenir mère et combien d’enfants on aimerait, plutôt que sur le simple désir d’être mère et/ou la raison qui nous pousserait à le faire», tance la spécialiste.

Quel choix?

Pas étonnant dès lors que, parmi les 23 mères repentantes, nombre d’entre elles sont tombées enceintes «pour faire comme tout le monde». «Il est indispensable de remettre en cause la «rhétorique d’une liberté de choix totale» à propos de la procréation», tonne la docteure en sociologie, car «dans l’imaginaire collectif, les femmes qui renoncent à la maternité se condamnent elles-mêmes à une vie pleine de regrets et de tristesse, de solitude, d’ennui et d’absence de sens et de substance». A l’inverse, devenir mère permet de donner une direction à son existence, d’acquérir un statut social, d’entrer dans un nouveau réseau actif et étoffé, de s’inscrire dans un temps long, celui de la lignée des mères qui ont précédé, et de «ne plus jamais être seule», développe la sociologue.

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Ne plus jamais être seule. C’est exactement cet aspect qui pèse le plus sur les mères qui rêveraient de revenir en arrière. Toutes se sentent accablées par le poids des enfants au quotidien. Logique, lorsqu’on se souvient que 75% des tâches domestiques, en Suisse compris, sont encore le fait des mères. «De nombreuses femmes vivent cette expérience intime de perdre la vie en donnant la vie», résume crûment Orna Donath. Maya, mère de deux enfants de moins de 10 ans, confirme: «Les efforts que je fais me vident, m’épuisent. Je n’ai plus le temps pour rien d’autre. Avant, j’aimais passer du temps à écrire, à faire de la sculpture ou du dessin. J’adorais créer. Maintenant, je n’ai plus aucune inspiration, ni aucune force.»

«Le système nous piétine»

Même constat chez Rotem, mère de deux filles qui ont entre 5 et 10 ans: «Quand je suis devenue mère, j’ai soudain pris conscience qu’il fallait être féministe. Une femme, une fois qu’elle a un enfant, renonce à beaucoup de choses auxquelles un homme n’a pas à renoncer. Elle devrait en tenir compte lorsqu’elle prend la décision. Le système culturel dans lequel on vit nous piétine.»

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Ce sentiment de destin entravé, aliéné, opère aussi sur le plan symbolique. Nombre des mères interrogées souffrent de la responsabilité à jamais engagée une fois qu’un enfant est né et du souci constant de son bien-être, même quand il est adulte ou éloigné. «Avec un mari, au moins quand il n’est pas là, vous avez une certaine liberté. Avec des enfants, même quand ils ne sont pas là, ils sont toujours présents quelque part dans votre esprit», témoigne Jasmine. Plus loin, Sophia ajoute: «Mon mari m’a demandé si cela changerait quelque chose si nous avions un million de dollars et une jeune fille au pair, mais cela ne changerait rien. Vous êtes le parent et c’est à vous qu’incombent la responsabilité et la souffrance.»

Et encore, Carmel, mère d’un enfant entre 15 et 20 ans: «Quand il était plus jeune, mon fils avait du mal à nouer des relations. Cela me tuait. Il ne jouait pas avec les autres enfants, il était seul. Face à cela, je me décomposais littéralement. Je suis une mère formidable, je peux en attester à tout moment, mais je suis bouffée par ces soucis existentiels, ces angoisses.»

Regret interdit

Ces femmes, qui appartiennent à toutes les couches sociales et sont aussi bien mariées que séparées ou divorcées, se sentent si éloignées du bonheur familial tant vanté que certaines se sont demandé «si elles n’étaient pas folles ou si les parents ne formaient pas collectivement une conspiration de silence», pointe Orna Donath. Les thérapies suivies n’ont distingué qu’un seul problème: leur rejet de la maternité et l’absence de mots pour en parler.

A ce propos, celui de l’énonciation du malaise, la sociologue observe que le regret est tout à fait concevable dans de nombreux domaines. On peut regretter de s’être établi dans tel endroit, d’avoir choisi telle profession, d’avoir mal agi dans telles circonstances, etc. Là, la société estime sans peine que le regret est fondé sur une analyse rationnelle. Mais, poursuit l’auteure, quand des femmes regrettent d’avoir enfanté, on psychiatrise leur analyse et on les renvoie à des traumatismes cachés. «Des dictons, qui se sont transformés en ordres nous rappellent bien que ce type de regret est proscrit. Par exemple, «il ne sert à rien de pleurer le lait renversé». Dans la sphère privée, écrit Orna Donath, le regret est perçu comme un sentiment que l’on doit vaincre, comme on le ferait pour un ennemi ou une maladie.» Et que les femmes doivent taire aussi…

Le dire ou non aux enfants

Parler, justement. Toutes n’ont pas opté pour le dévoilement. Généralement, les mères qui regrettent de l’être accomplissent parfaitement les tâches imposées, «comme des robots», témoignent-elles, et renoncent à parler de leur malaise, ou alors à des amis très intimes. La plupart redoutent de choquer leur entourage ou de blesser leurs enfants. Tirtza, mère de deux enfants adultes et grand-mère: «J’étais constamment entourée de bébés et de parents qui parlaient de traitement pour avoir des enfants et je sais que beaucoup de femmes pensent comme moi, mais qu’elles n’osent pas se l’avouer ou le dire à leurs proches. C’est difficile de s’écarter de l’idée romantique d’être parent, lorsqu’une idéologie politique et sociale l’accompagne.» Brenda, mère de trois enfants entre 20 et 25 ans: «Quand j’ai essayé d’en parler à mes amis, ils m’ont aussitôt répondu: «Tu devrais être pleine de gratitude pour ce que tu as.» Je me suis dit que j’allais porter un masque comme tout le monde et continuer à jouer le jeu.» Sophia, mère de deux enfants entre 1 et 5 ans: «Mon mari angoisse totalement, car il ne veut pas qu’on sache.»

Si la plupart d’entre elles cachent leur regret à leurs enfants pour les protéger, certaines en parlent pour… les protéger. «Bien sûr, dit Debra, mère de deux filles entre 10 et 15 ans, je ne vais pas leur dire: «Je regrette de vous avoir eues», mais je leur dis que je n’ai jamais voulu être mère. Et j’ajoute: «Je ne voulais pas d’enfants, mais maintenant je vous ai et je vous aime énormément. Ce sont deux mondes qui n’ont rien à voir et quand vous serez grandes, ce sera à vous d’en décider.» Idem pour Rose et Maya. Elles crèveront l’abcès plus tard pour que leurs enfants comprennent «qu’on peut très bien choisir de ne pas avoir d’enfants».

Partir sans se retourner

Pourquoi la plupart d’entre elles n’ont-elles pas quitté le foyer pour retrouver leur vie d’avant? La spécialiste pose d’autant plus cette question qu’il existe des séparations mères-enfants acceptables socialement, en cas de travail à l’étranger, par exemple, ou sur le modèle «des kibboutz dans lesquels les enfants grandissaient loin des parents, au nom d’une idéologie socialiste». Tritza, la doyenne, a justement profité de cette option nationale qui l’a soulagée, mais Debra, Maya, Doreen ou Sophia se sentent «responsables. Point barre».

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Elles ont déjà eu le fantasme de disparaître subitement («Qu’est-ce qui se passerait si je disais que je sors les poubelles et que je ne revenais jamais?»), mais elles savent la cruauté du regard social et se sentiraient coupables à titre personnel. «Rien que d’y penser, j’en ai l’estomac qui se retourne, confie Maya. J’imagine mes enfants demander: «Pourquoi maman nous abandonne? On a été méchants?» C’est que, souligne l’auteure de l’ouvrage, il existe là aussi une grande disparité de genre. «Un père qui s’éloigne de son enfant ne préoccupe pas l’opinion publique. Une mère qui part suscite l’indignation. En restant, elle ne protège pas seulement l’enfant, elle protège aussi l’ordre social», sanctionne la sociologue.

L’enfant d’après

Cette question, enfin. Pourquoi ces mères ont-elles eu plusieurs enfants si la maternité les rebutait tellement? «L’idée est que plus vite la maison sera pleine, plus vite, elle se videra», répondent certaines. D’autres ont aussi souhaité éviter «le syndrome de l’enfant unique». Ou plus simplement, comme le dit Maya, trois fois maman, «quand vous avez un enfant, c’est comme si vous en aviez trois ou sept. Cela n’a aucune importance. Quand vous êtes mère, vous l’êtes. Je le suis déjà et rien ne pourra changer ce que je ressens. Si je suis malheureuse, ma famille, elle, sera heureuse, quoi qu’il m’en coûte. J’aurai une grande famille heureuse et tout le monde sera heureux.» Comment mieux dire la fatalité d’un statut, la maternité, qui est, parfois, tout sauf souhaité?

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