Récit

La méthode JR, «artiviste» de rue et perceur d'âme

Le photographe colle des portraits géants aux quatre coins du globe. Jamais à court de projets, il aime surprendre. Il l’a fait dimanche, en organisant un pique-nique à la frontière américano-mexicaine sur une image représentant les yeux d’un jeune migrant

Ce soir-là, à New York, JR était le chat et Agnès Varda, la souris. Un chat longiligne qui joue avec la souris, la fait virevolter, la bouscule, la caresse avec ses griffes. Sauf qu’à la fin, il recueille sa proie favorite avec des pattes de velours. Il est comme ça, JR: taquin, joueur, provocateur, mais c’est surtout un grand charmeur, quelqu'un de généreux et d'attentif aux autres. Avec la réalisatrice de 89 ans, en compagnie de laquelle il fait la promotion du documentaire «Visages Villages», la magie opère tout de suite. Il l’aime profondément, et cela se voit. «Attention, Agnès, il y a une marche là», lui glisse-t-il, complice, en sortant de scène. Il lui offre son bras.

Avec sa silhouette de mante religieuse, JR, 34 ans, était sapé comme un prince, un œillet en soie à la place du nœud papillon, son chapeau et ses inséparables lunettes de soleil. Son personnage d’artiste. «Artiviste», préfère-t-il dire. Après la discussion organisée par le New York Film Festival, le photographe français signe pendant quelques minutes des autographes, pose pour des photos, échange deux, trois mots avec les spectateurs, lâche à intervalle régulier son rire si typique et spontané. Un rire d’enfant. Mais se livrer à une journaliste pour raconter sa vie, ce n’est pas trop son truc. Il fait l’anguille, invoque des journées chargées, lui qui tangue entre ses studios de Paris et de New York et fourmille d’idées. Puis avoue, un large sourire traversant son visage: «En dehors des campagnes de promotion pour mes projets, moi c’est plutôt ça.» Il ferme sa bouche d’un geste délicat.

JR, c’est l’homme qui a installé (puis décroché) une immense photo d’un petit garçon, Kikito, près de Tecate, le long du mur entre le Mexique et les Etats-Unis. C’est l’homme qui en 2007 réalise l’ambitieux projet Face 2 Face, collant côte à côte des visages de Palestiniens et d’Israéliens exerçant le même métier, dans huit villes d’Israël et de Palestine, des deux côtés du mur de séparation. C’est l’homme qui décide quelques années plus tard, toujours avec ses photos noir-blanc format XXL collées sur des murs, de sublimer des femmes dans une favela de Rio contrôlée par des narcotrafiquants, d’où viennent trois jeunes qui ont été dépecés. Un projet dupliqué sur d’autres continents, qui finira en film, «Women are heroes», à l’origine de sa récompense TED en 2011. Des yeux de femmes collés sur un conteneur voyageront même, en 2014, du Havre jusqu’en Malaisie.

JR, c’est celui, qui à New York, grâce à ses collages photographiques, a redonné vie, l’espace d’un instant, à un hôpital abandonné d’Ellis Island, où sont arrivés des millions d’immigrés. Un film en naîtra, Ellis, avec Robert De Niro comme unique personnage.

Mais c’est aussi l’homme qui se cache derrière ses lunettes noires. JR veut préserver Jean René. De Jean René, d’origine tunisienne, on ne sait finalement pas grand-chose, si ce n’est qu’il a grandi à Montfermeil, dans une famille aimante et travailleuse. C’est sur les murs de la Cité des Bosquets de sa ville, puis à Paris, qu’il colle, entre 2004 et 2006, des portraits de jeunes banlieusards, dans un contexte d’émeutes. Même si son art est éphémère et pas vraiment destructeur – on ne parle finalement que de papier et de colle –, JR n’agit pas toujours dans la légalité. Les amendes et les heures passées dans des postes de police, il connaît. Ses lunettes lui servent donc doublement d’échappatoire, lui qui aime tant valoriser le regard des autres.

«Photograffeur»

Marco Berrebi, lui aussi d’origine tunisienne, le fréquente depuis longtemps. L’entrepreneur qui vit à Genève, et gère une boîte de technologie médicale, fait partie de sa «smala», l’équipe d’une vingtaine de fidèles, bénévoles, qui l’entoure. Il est devenu en quelque sorte son agent, son producteur. «Je préfère dire que je l’accompagne», souligne-t-il plus poétiquement. Il l’a connu quand JR avait 15 ans, «un peu par hasard». L’ado arpentait alors les toits et sous-sols de Paris avec des graffiteurs, et avait «des petits soucis juridiques». En 2001, le jeune tagueur trouve un appareil de photo dans le métro. C’est le déclic, il devient «photograffeur». Il immortalise des graffeurs dans toute l’Europe, colle des photos en format A4 sur les murs qu’il entoure d’un cadre de peinture. Puis passe au format affiche. C’est comme ça qu’il trouve sa voie et parvient à se hisser au rang de star qui fréquente du beau monde, vedettes de hollywood comprises. 

Fasciné par son énergie, Marco Berrebi assiste à son éclosion, le suit aux quatre coins du monde, met la main à la pâte, en l’aidant à coller des affiches dans les endroits les plus saugrenus. Des œuvres qui parfois ne peuvent être vues que du ciel. Le premier grand projet qu’ils font ensemble est Face 2 Face. «JR, c’est un mélange de charme et de charisme», souligne Marco Berrebi. «S’il se fait arrêter, il peut très bien persuader le policier qu’il doit d’abord finir son œuvre, ou même le convaincre de l’aider à coller des affiches!» Equanimité: c’est le mot qui lui vient à l’esprit pour qualifier son ami. Il arrive parfois à JR de ne pas venir chercher des récompenses, simplement parce qu’il avait déjà organisé quelque chose avec des proches. «Dans ce genre de situation, son arbitrage est facile». 

Au nom des «dreamers»

Au jeu des cinq mots pour qualifier JR, Marc Azoulay, un autre de ses proches collaborateurs et ami, à l’imposante tignasse, choisit: curiosité, empathie, accessibilité, humour, et énergie. Dimanche, c’est du côté de Tecate, accolé à la frontière qui sépare le Mexique des Etats-Unis, précisément là où l’affiche de Kikito a été montée sur un échafaudage pour donner l’impression de regarder côté américain, que JR a dû une nouvelle fois exercer ces qualités. Il a décidé de sévir, quelques heures avant de devoir démonter son installation, en organisant, avec ses comparses, un pique-nique géant sur les yeux d’un «dreamer», nom donné à ces jeunes clandestins arrivés mineurs aux Etats-Unis que Donald Trump a désormais dans le collimateur. Vue du ciel, l’image était grandiose. L’ambiance l’était apparemment tout autant sur place. Avec un orchestre séparé en deux, réparti des deux côtés de l'imposante barricade d’acier, et un agent de la Border Patrol côté américain, qui s’est montré plutôt conciliant. «Il a même partagé un verre avec JR», nous glisse-t-on.

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Le sautillant JR est un artiste engagé – en langage JRien, on dirait «engageant» –, pas un militant qui bat le pavé. Il aime bousculer les consciences, faire réfléchir, mais tient à la liberté: jamais il ne prendra la tête de manifestations pour défendre une cause. Il reste en retrait, comme Jean René, caché derrière ses lunettes noires, et préfère, malgré son bagout et son talent évident pour la tchatche, la posture du serviteur-messager à celle de porte-voix. Son truc reste avant tout de coller des affiches de gens ordinaires, en grand, là où ils vivent. Libre ensuite à chacun de tenter de les interpréter. Ou pas.

PS: JR est allergique aux chats. Mais il a appris à tolérer ceux d’Agnès Varda.


Profil:

1983: Naissance le 22 février à Paris

2007: Projet Face 2 Face dans huit villes palestiniennes et israéliennes

2008: Recouvre les murs d’une favela de Rio avec des visages et regards de femmes

2011: Reçoit le TED Prize doté de 100 000 dollars. Lance le projet participatif Inside Out

2017: Sortie du documentaire «Visages Villages» réalisé avec Agnès Varda. Installe la photo d’un garçon qui regarde par-dessus le mur entre le Mexique et les Etats-Unis

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