Société

Les méthodes détonantes de l'école anglaise

Un grand nombre de tests, des objectifs quantifiés, une autonomie des écoles au sein du cursus national, la révolution amorcée il y a quinze ans porte ses fruits

Dans les couloirs de Belleville School, à l'heure de rentrer en classe, le brouhaha des élèves est couvert par les accents triomphants de Casse-Noisette. C'est la semaine Tchaïkovski: durant ce trimestre, les quelque 570 enfants de 4 à 11 ans inscrits dans la plus grande école primaire du borough (district) de Wandsworth, dans le sud de Londres, auront découvert les grands compositeurs classiques. Une initiative conjointe du prof de musique de l'école et de son directeur, John Grove, 43 ans. «Nous tentons de mettre plus d'art et de créativité dans notre curriculum. L'école doit être un enrichissement général, à tout âge.»

Nommé à la fin de 2000 par le conseil des gouverneurs de l'école, composé de parents d'élèves, le directeur a transformé Belleville School. Dans un arrondissement marqué par une farouche concurrence entre public et privé, l'établissement croule désormais sous les listes d'attente. L'école symbolise les progrès de l'école primaire anglaise, jadis vilipendée pour son manque de rigueur et de résultats. Aujourd'hui, le cursus national insiste, dès l'entrée en «reception» (4 ans, l'enfantine assimilée à la primaire), sur la lecture, l'écriture et le calcul. Cet effort s'inscrit dans le contexte très contraignant d'objectifs quantitatifs à atteindre – en pourcentage d'élèves capables de lire et d'écrire correctement, par exemple –, d'évaluations continues des élèves et des établissements, et de classements publics des écoles.

Si le gouvernement néo-travailliste de Tony Blair brandit l'amélioration constante des résultats scolaires, primaires en particulier, comme argument de réussite, il recueille les fruits d'une des dernières révolutions thatchériennes. «En 1988, le curriculum national a été introduit, et, soudain, le gouvernement s'est impliqué très fort dans l'école publique, explique John Grove. Sont apparus les tests obligatoires et surtout l'Ofsted (Office for the standards in education) et les classements scolaires.» L'Ofsted, organisme mandaté par le gouvernement mais indépendant de lui, est chargé d'inspecter les établissements dans tout le pays et de voir comment ils appliquent les directives visant à améliorer l'enseignement. C'est le cauchemar des directeurs d'école: «J'ai vu des crises de nerfs, des dépressions, des carrières détruites en une semaine, raconte John Grove. C'est un stress permanent.» Les classements (league tables en v. o.), publiés dans tous les journaux et sur Internet, dans lesquels les parents peuvent comparer les performances absolues et relatives de chaque établissement, sont un autre héritage d'une stratégie très «Dame de fer» et typiquement britannique: le naming and shaming, c'est-à-dire la dénonciation des brebis galeuses.

Tests multiples

Bien sûr, le système est à l'image de la société anglo-saxonne, où méritocratie rime souvent avec cruauté. «La carte des écoles les plus performantes suit celle des maisons les plus chères», ironise le directeur de Belleville School. Compensation, les établissements des quartiers défavorisés reçoivent davantage d'argent par le biais des aides sociales et des bons de cantine, ce baromètre de la pauvreté.

Un système dur, mais qui marche. En dix ans, le taux d'élèves quittant l'école primaire avec un niveau 4 (bon) en lecture, écriture et mathématiques, est passé de 50% à 80%. Pour rappel, l'Angleterre s'est classée 9e au barème PISA, neuf rangs de mieux que la Suisse.

Sur la nécessité d'évaluer la performance des élèves, l'Angleterre a donné une réponse claire: ses élèves sont les plus testés du monde. Avant le certificat de fin d'études obligatoires, à 16 ans (le GCSE, en cours de bouleversement), le jeune Anglais aura subi quatre examens obligatoires, à 5 ans (évaluation préliminaire), à 7 ans, à 11 ans et à 14 ans, et, dans 95% des cas, des évaluations volontaires, c'est-à-dire laissées au libre choix des écoles, à 8, 9 et 10 ans. A la fin de chaque année scolaire, un rapport détaillé est produit pour chaque élève par l'enseignant, signé par la direction de l'école, et d'autres évaluations et tests sont conduits tout au long de l'année, selon les directives de l'établissement, voire les préférences de l'enseignant. A Belleville, par exemple, les parents d'élèves sont informés des progrès de leurs rejetons lors de trois soirées d'information spécifiques. Et chaque jour, chaque semaine, les récompenses, autocollants et autres certificats, distribués devant toute la classe par le directeur ou son adjointe, participent de «l'amélioration de l'image qu'a l'enfant de lui-même», comme l'explique John Grove, dans un environnement où confiance en soi et compétitivité vont de pair. Et les enfants ne semblent pas souffrir d'un environnement très marqué par le mérite: ils ne sont jamais directement confrontés à leur évaluation.

Pas de redoublement

Car aucun de ces examens, aucun de ces rapports n'a de caractère éliminatoire. Le concept du redoublement est totalement étranger au système anglais. «Si nous avons des élèves qui peinent, l'enseignant doit adapter sa méthode, explique John Grove. Idem si certains ont de l'avance. Une classe peut être subdivisée jusqu'à cinq groupes, pour lesquels le fond de l'enseignement sera le même, mais les exigences varieront.» Un défi accentué par le nombre moyen d'élèves par classe: une trentaine, chiffre national. Dans les petites classes, l'enseignant est assisté d'un, voire deux adultes spécialisés. Et lorsqu'un élève requiert une aide constante et lourde, le spécialiste est payé directement par l'Etat. Car, dans la mesure du possible, les enfants qui souffrent d'infirmités physiques et mentales sont intégrés normalement dans les classes.

Malgré le curriculum national et les inspections, les établissements conservent une grande indépendance. Et doivent se débrouiller pour améliorer leur quotidien, tant en matière de qualité d'enseignement que de finances. Lorsqu'il est arrivé à Belleville School, John Grove y a trouvé une école passablement désorganisée. «Les horaires manquaient de constance et de rigueur. J'ai d'abord harmonisé l'enseignement, puis introduit une systématique de contrôle mutuel.» Chaque enseignant va donc observer son voisin, et vice versa, avec le constant souci du travail d'équipe. Une stratégie payante, même si John Grove ne veut pas faire de son école une «bête de concours»: «La perversion du système des league tables, c'est que certains établissements préparent explicitement leurs élèves pour réussir les tests nationaux, mais ne se soucient guère de savoir si cet acquis est superficiel ou s'il est authentique.»

Pistes

Le directeur doit aussi compter sur le bénévolat des parents pour réunir des fonds destinés à améliorer l'état de l'immeuble, qui date de l'époque victorienne.

La réussite de John Grove l'a propulsé à la tête d'un groupe d'étude national, à la recherche de nouvelles idées. «Nous ne voulons pas réinventer la roue, mais conserver les acquis du curriculum national, en leur ajoutant une plus grande ouverture sur d'autres disciplines.» Depuis quelques mois, le jeune directeur fait la tournée des établissements primaires du pays, et doit produire bientôt un rapport qui donne des pistes pour mieux intégrer l'expression artistique, musicale et sportive, et développer l'apprentissage par thème (une semaine ou un mois sur la Seconde Guerre mondiale, par exemple, sous tous ses aspects). Vaste programme, mais rien n'effraie John Grove.

«Tout est une question de mesure, conclut-il. Il y a vingt ans, dans ce pays, l'école primaire publique semblait vouée à l'échec. Récemment, dans une conférence internationale, j'ai eu le sentiment que nous avions pris de l'avance, mais que personne ne voulait suivre notre exemple. J'ai été surpris par le peu de contrôle de la performance des établissements qui existe dans les autres systèmes scolaires européens.»

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