Éducation

Ces méthodes pédagogiques suisses qui cartonnent à l’étranger

Kokoro Lingua, qui propose des vidéos pour assimiler l’anglais, a reçu une médaille d’or au Concours Lépine. La méthode des Alphas, une manière ludique d’apprendre à lire, conquiert les familles après deux décennies à séduire les écoles

On a tous en mémoire le souvenir d’un professeur revêche, capable de dégoûter les élèves les plus motivés à coups d’humiliations et de bourrage de crâne. Et celui d’un enseignant fabuleux, capable de captiver les élèves les moins motivés. Ce dernier était soucieux de se mettre à leur portée, or l’empathie est la clé d’une pédagogie réussie. Elle est au cœur de deux méthodes d’apprentissage suisses qui font leur chemin outre-frontières.

Lancé il y a un peu moins d’une année, Kokoro Lingua a remporté ce printemps une médaille d’or au Concours Lépine et vient d’être plébiscité dans un rapport d’experts remis au Ministère français de l’éducation nationale. Le programme en ligne a été imaginé par une Neuchâteloise, Nathalie Lesselin, faute d’en avoir trouvé un qui lui convenait. «J’ai beaucoup travaillé à l’international et j’estime fondamental que les enfants soient exposés aux langues et aux cultures étrangères. Mais quand on est un couple 100% francophone, c’est compliqué. Nous avons eu des jeunes filles au pair chinoises pendant cinq ans et nos enfants ont suivi une école bilingue français-anglais d’approche Montessori. Mais comment faire si l’on n’a pas les moyens de payer un tel enseignement ou la place pour accueillir une jeune fille? J’ai testé aussi des livres, des livres audio, des vidéos sur YouTube; il manquait toujours quelque chose. L’apprentissage était intellectuel, il n’y avait aucun échange. Or pour moi, apprendre une langue revient à communiquer avec l’autre, ce n’est pas une matière de plus en classe.»

Mimétisme

En observant des petits inconnus qui entrent immédiatement en interaction, Nathalie Lesselin songe à engager des professeurs en culottes courtes. Des enfants d’origine britannique, américaine ou sud-africaine résidant en Suisse sont filmés en train de dire «Bonjour, je m’appelle Joshua, et toi?», de désigner les couleurs ou de parler hockey sur glace. Chaque vidéo, d’une dizaine de minutes, démarre par l’absorption d’un verre d’eau et une mini-séance de gym du cerveau. «Cela permet de mettre en place le processus de mimétisme afin que l’enfant répète naturellement ce qui sera dit dans la vidéo», note la fondatrice de Kokoro.

En trois à cinq séances par semaine, la répétition se fait plus fluide, la prononciation meilleure. «J’ai été bluffée de constater la rapidité d’acquisition du vocabulaire et de l’accent, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde», remarque une maman. Naturelle en effet, puisque les jeunes enfants sont capables de reproduire tous les sons du monde, faculté qui se perd ensuite. «C’est un gâchis de ne pas profiter de cela», plaide Nathalie Lesselin.

Chaque semaine, une nouvelle vidéo est diffusée sur le site. Le programme, qui s’adresse à des enfants de 3 à 7 ans, offre des «cours» pour une année scolaire. La deuxième année est en préparation. Afin qu’un maximum de bambins profitent de l’enseignement, pour chaque abonnement souscrit – à 114 francs par année – un abonnement est offert  en Roumanie, en Thaïlande, mais aussi dans le voisinage des familles déjà inscrites, à leur demande. Quelque 15 000 enfants profitent actuellement de Kokoro Lingua. A terme, Nathalie Lesselin rêve de lancer le projet en allemand, français, chinois, russe ou arabe.

Déclic facilité

Egalement basée sur le plaisir d’apprendre, la méthode des Alphas, elle, fêtera ses vingt ans en 2019. Imaginée par Claude Huguenin, orthophoniste et responsable du Centre de psychopédagogie de Genève, et son mari écrivain, Olivier Dubois, la recette transforme chaque lettre en personnage ayant sa forme et émettant son propre son. «L’apprentissage de la lecture demande une importante capacité d’abstraction à l’enfant. On parle de conscience phonémique, c’est-à-dire la compréhension que chaque mot est composé de phonèmes. Dans un système basé sur l’alphabet, on ne peut faire l’économie de cette acquisition, or elle n’est pas génétiquement programmée comme la marche ou la parole, explique Olivier Dubois. En transformant les phonèmes et les graphies en petits personnages, on les rend concrets et amicaux. Les enfants ont envie de jouer avec eux et le déclic se fait naturellement.»

La méthode repose sur un conte mettant en scène chacune des lettres. Complétée par des figurines, elle existe en livre, CD et DVD. Plusieurs collections d’ouvrages permettent ensuite d’avancer au gré des progrès, en abordant les formes d’écriture, les lettres muettes ou les différentes manières d’orthographier un même phonème. Si le graphisme est un peu vieillot, l’efficacité est redoutable; là encore, les enfants apprennent sans même s’en rendre compte. «Les petits s’attachent aux personnages et aux histoires qui s’y rapportent. Ils comprennent vite comment les lettres fonctionnent, en quoi une barre distingue le a du o, etc. Ils ont un plaisir immense à composer des mots avec les figurines», énumère une enseignante romande.

La formule, destinée aux bambins de 4-5 ans, est utilisée dans de nombreuses écoles, en Suisse, en Belgique, au Canada et surtout en France. L’éditeur, désormais basé en Haute-Savoie, estime que quelque 45 000 enseignants l’utilisent et que 9,6 millions d’enfants ont appris à lire avec les Alphas. Pensée pour le monde enseignant, elle conquiert aujourd’hui les familles. Quelque 40 000 coffrets ont été vendus l’an dernier, dont près des deux tiers à des particuliers. Récréalire, la maison d’édition des Alphas, fourmille de nouveaux projets: collections pour les enfants plus âgés, série de dessins animés, version anglaise du conte ou son adaptation à la culture nord-africaine. Un spectacle tiré de l’histoire sera par ailleurs en tournée en Suisse fin 2018 et début 2019.

Annuaire des bonnes méthodes

Egalement concocté en Suisse, le site https://app-enfant.fr répertorie les ressources numériques pour les enfants de moins de 12 ans. La méthode Kokoro Lingua y a été distinguée. «Nous avons deux critères: les méthodes doivent être à la fois ludiques et éducatives. Kokoro Lingua y répond pleinement, note Stelline Privé Dubault, cofondatrice. Il est difficile pour les parents de se retrouver dans la masse d’applications existantes. On télécharge n’importe quoi, généralement le premier résultat qui s’affiche, pour avoir la paix dans une salle d’attente par exemple. Pour éviter cela, nous offrons aux parents nos coups de cœur, par âge et par thématique.»

Tourné vers la France pour des raisons d’audience, le site fait davantage référence au CP qu’à la 3e Harmos. Au menu: des applications pour connaître la géographie, savoir compter ou lire l’heure. Où il est démontré que l’on peut même apprendre ses tables de multiplication en s’amusant.

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