«Moi aussi j’ai été harcelée.» Sur les réseaux sociaux, des centaines d’Egyptiennes ont scandé ces cinq mots, devenus un des mots clés les plus partagés ces derniers mois. Les noms de notables, journalistes, étudiants de fac huppée se sont retrouvés associés à des récits de harcèlement sexuel et viol. Un mouvement inédit qui a déclenché l’ouverture d’enquêtes dans tout le pays.

Mais ce flux de révoltes s’est soudain tari à l’arrivée de l’automne. Ou plutôt, la justice égyptienne lui a asséné un coup d’arrêt brutal. Le 29 août, le procureur chargé d’une enquête retentissante sur un viol en réunion, par un groupe d’hommes d’affaires puissants, prend un virage à 180 degrés. Six témoins et proches de la victime sont arrêtés. «Tout à coup les témoins sont devenus les accusés. La police a débarqué en plein milieu de la nuit, en défonçant leurs portes et en prétendant qu’elle voulait les protéger et écouter leur témoignage, sauf que leurs téléphones ont été immédiatement confisqués et fouillés», raconte au Temps une personnalité féministe proche des témoins et souhaitant rester anonyme.

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Au lieu d’être emmenés au poste de police, ces trois hommes et trois femmes sont envoyés dans des cellules secrètes. Des examens anaux sont imposés aux hommes interpellés pour tenter de prouver leur homosexualité – qui n’est pas illégale en Egypte mais souvent criminalisée comme un acte de «débauche». Insultée par ses geôliers, une des femmes est «traumatisée» par les privations de nourriture et de produits d’hygiène féminine, raconte son ami. Un climat de peur se répand. Leurs avocats refusent d’être identifiés comme de répondre aux médias.

A l’origine, une partie de ces témoins avaient soutenu la plainte de la jeune femme qui accusait un groupe de riches cairotes de l’avoir droguée et violée en marge d’une soirée privée, dans un hôtel de luxe. Ces faits remontant à 2014 venaient tout juste d’être révélés à la faveur de la nouvelle vague égyptienne #MeToo. Les photos et noms des violeurs présumés ont circulé sur la Toile pendant des semaines, laissant croire que la peur avait changé de camp. Au début de l’enquête, cinq suspects réputés intouchables car proches du pouvoir sont arrêtés.

Accusés de «débauche» et d'«immoralité»

Mais les services de sécurité égyptiens vont venir à leur rescousse en transformant l’affaire de viol en «orgie sexuelle». Les médias qu’ils contrôlent lancent une vaste campagne de diffamation pour assimiler victimes et agresseurs présumés. Les témoins et victimes deviennent des «membres d’un réseau de jeunes pervers, pratiquant la sodomie et des actes lesbiens». Leurs photos privées se retrouvent sur les réseaux sociaux et sites proches du gouvernement. «Les médias liés à l’appareil d’Etat ont mis l’accent, non pas sur leur qualité de témoins, mais sur leur style de vie, qui serait contradictoire avec les valeurs familiales égyptiennes. Cela participe à une campagne de répression plus large menée au nom de ces valeurs et de la promotion d’une société qui respecte l’ordre moral», explique Ramy Yaacoub, directeur du Tahrir Institute for Middle East Policy.

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La récente loi contre la cybercriminalité, votée en 2018, pourrait ainsi servir de prétexte juridique pour les inculper. Elle prévoit des peines allant jusqu’à 5 années de prison pour toute diffusion de contenus portant atteinte «aux valeurs ou principes familiaux de la société égyptienne». Des concepts flous qui offrent une large latitude aux autorités judiciaires, majoritairement conservatrices.

Déjà au printemps dernier, l’influenceuse Menna Abdel-Aziz avait été arrêtée pour «immoralité». Son crime était d’avoir publié une vidéo sur l’application TikTok pour dénoncer les coups et le viol qu’elle venait de subir. La jeune femme d’origine modeste avait été soumise à un «test de virginité» et libérée après 114 jours, une fois jugée «rééduquée», selon les mots de la presse égyptienne.

«Le parquet estime que sa responsabilité est de nous apprendre la morale, c’est-à-dire à la fois de ne pas commettre de violence sexuelle mais également de ne pas avoir une vie sexuelle perçue comme trop libérée, commente Lobna Darwish, en charge des questions de genre et droits humains à l’ONG Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR). Le message envoyé par les autorités judiciaires vise non seulement à empêcher les victimes de porter plainte mais également à intimider «toutes les personnes qui soutiennent la voix des victimes car elles peuvent être accusées de ternir l’image de l’Egypte», dénonce Lobna Darwish.

«Nous avons toutes décidé de dire «ça suffit»

Pour autant cette contre-offensive judiciaire n’a pas éteint la colère des Egyptiennes. «J’ai passé toute ma vie à être harcelée, suivie dans la rue, au point que cela devienne la norme. Malgré tous les obstacles qui se dressent contre nous, nous avons toutes décidé de dire «ça suffit», tonne Marie-Jane, étudiante de 22 ans. Son message posté sur Facebook, pour alerter contre un harceleur de son campus, avait encouragé des centaines de camarades à témoigner à leur tour.

Accusée d’avoir étouffé des plaintes antérieures d’étudiantes, l’université a lancé une plateforme pour mieux recueillir leur parole et une enquête interne sur le harcèlement. Plusieurs étudiants ont écopé d’un semestre de suspension pour avoir créé des comptes WhatsApp sur lesquels s’échangeaient des photos d’étudiantes dénudées sans leur consentement. Si ces sanctions limitées lui paraissent «risibles», Marie-Jane se réjouit d’avoir participé à une «nouvelle prise de conscience, en particulier chez les garçons», «première étape d’un long combat non pas entre les genres mais contre une mentalité arriérée».