Médecin de famille apprécié des habitants de Hyde, près de Manchester, le docteur Harold Shipman va-t-il entrer dans les annales comme l'un des plus grands «serial killers» du XXe siècle, en compagnie de tristes sires comme le docteur Petiot et Henri Landru? Si l'on en croit un rapport administratif remis vendredi au ministre britannique de la Santé Alan Milburn, «Fred», comme le surnommaient affectueusement les habitants de son quartier autrefois, n'aurait pas tué quinze de ses patients, mais près de 300. En effet, le cabinet médical du 21 Market Street, à Hyde, où il exerçait, dans cette banlieue de Manchester, a enregistré 297 morts de plus que les six autres médecins de la région, entre 1974 et 1998, année de son arrestation suite à plusieurs plaintes dont l'une pour falsification d'un testament au bénéfice de Shipman. Ce chiffre comprend les patients décédés dans son cabinet et ceux «exécutés» à coups d'injections de diamorphine (héroïne) à leur domicile.

Cette enquête relance le débat sur le cas incroyable de ce tueur en série dont les motivations restent incertaines, malgré un procès fleuve de quatre mois qui l'avait condamné, le 31 janvier 2000, à la prison à perpétuité pour le meurtre de quinze femmes âgées de 60 à 80 ans. L'avocate représentant 150 familles de victimes a d'ores et déjà fait savoir qu'elle allait réclamer un nouveau procès afin que toute la lumière soit faite.

Helen Blackwell, fille de l'une des victimes s'est déclarée bouleversée par ces dernières révélations. «J'ai été scandalisée lorsque Shipman a échappé à un procès où il était question du décès de ma mère. Au moins à présent, une enquête a été ouverte et je souhaite que toutes ses victimes présumées bénéficient également d'une enquête», a-t-elle déclaré au quotidien londonien Evening Standard. Une enquête publique commencera en février et permettra à toutes les familles d'être entendues.

Dans la petite ville de Hyde, on accuse le choc et les familles n'ont pas fini d'être meurtries par l'affaire Shipman. Ecroué à la prison de haute sécurité de Frankland, au nord-est de l'Angleterre, le médecin âgé de 54 ans refuse toujours d'avouer le moindre crime. Muet lors des interrogatoires, ainsi que pendant son procès, cet homme austère portant la barbe et des lunettes à larges montures continue de traiter tout le monde avec condescendance, jouant une fois encore les «bons docteurs» vis-à-vis de ses codétenus. A l'un d'eux, il a récemment répété qu'il n'avait «rien à se reprocher et que toute la vérité serait faite un jour». Il a également déclaré à la police qu'il se prenait pour un «être supérieur», qu'il aimait «contrôler la vie et la mort».

Devant ce manque d'informations précises, les psychiatres n'ont eu d'autres moyens que de rechercher dans son histoire personnelle les raisons de cette folie meurtrière. A dix-sept ans, Harold Shipman avait assisté à la lente agonie de sa mère qui fut emportée par un cancer du poumon et fut finalement «soulagée» par des piqûres de morphine. Comme par hasard, la grande majorité des victimes de «Fred» étaient des femmes âgées de plus de 75 ans, souvent seules, et qui s'étaient confiées à lui dans le secret de son cabinet. Ainsi était-il au courant avec précision de leurs faits et gestes. Shipman avait conquis nombre de ses patients et, même après son arrestation en 1998, recevait de nombreuses lettres de soutien de personnes incapables de voir en lui un meurtrier. Son cabinet avait même une liste d'attente de plusieurs mois tant ses conseils étaient appréciés.

Les dernières révélations ternissent la profession médicale dans son ensemble en Grande-Bretagne et la British Medical Association (BMA), qui représente le corps médical, s'est empressée de rappeler hier qu'il s'agissait d'un cas «isolé». Or il apparaît que Shipman avait déjà été condamné en 1976 pour avoir falsifié une signature sur une ordonnance lui permettant de s'auto-administrer les drogues dont il était devenu lui-même coutumier (notamment la péthidine, un dérivé de la morphine). Aucune autorité n'avait alors jugé utile d'exercer un contrôle sur cet étrange praticien. Dans le sillage du très médiatique procès Shipman, en février dernier (qui a désormais toutes les chances d'être rouvert), le gouvernement a donc imposé un nouveau règlement aux médecins de famille. Désormais, les généralistes se doivent de signaler aux autorités médicales tout décès survenu dans leur cabinet. Un médecin condamné devra être radié par le Conseil médical général (GMC) et il n'y aura plus jamais de «médecin généraliste incontrôlable», avait alors précisé le ministre Alan Milburn devant la Chambre des Communes.

L'affaire Shipman risque de plonger le corps médical dans une morosité encore plus grande, après une série de critiques à l'encontre du National Health Service et des hôpitaux britanniques, largement à la traîne des autres pays européens. Une émission de télévision grand public avait même récemment fait le «procès des médecins» en présence d'avocats et de victimes, la plupart prêts à accabler un corps médical découragé par le manque de moyens.