Cette fois-ci, le cow-boy de Marlboro a été désarçonné. Il lui sera sacrément difficile de remonter en selle pour enfumer les couchers de soleil sur papier glacé!, s'est exclamé un témoin en sortant mercredi d'un tribunal de Miami, en Floride, où les fabricants de cigarettes ont vécu une sorte de Waterloo. Cuisante défaite, en effet, pour Philip Morris, Reynolds, Brown and Williamson et autres grandes marques du tabac: après sept jours de procès, l'audition de centaines de témoignages, un interminable défilé d'experts, de scientifiques, de médecins, l'analyse de 40 000 pages de documents, les six membres du jury ont rendu un verdict de culpabilité: les fabricants de cigarettes ont volontairement dissimulé au public les risques du tabagisme pour la santé, l'extrême dépendance des fumeurs à la nicotine et la liste des vingt maladies provoquées par cette habitude. Verdict historique pour un procès sans précédent: sur le banc de l'accusation, ils n'étaient que neuf mais représentaient plus de 500 000 fumeurs de Floride qui, eux aussi, ont voulu désarçonner une bonne fois pour toutes le trop célèbre cow-boy de Marlboro. Ils réclament à Philip Morris et à ses collègues plus de 200 milliards de dollars de dommages et intérêts.

Une masse colossale d'argent se trouve donc au centre d'un formidable bras de fer. Les avocats des industriels du tabac se sont défendus en plaidant la responsabilité individuelle. Après tout, ont-ils insisté, chacun sait que les cigarettes peuvent altérer la santé. Pas du tout, répliquèrent les avocats des plaignants. Les risques d'emphysème, de cancer des poumons et de la gorge ne sont pas décrits sur les produits toxiques. Face à cette menace potentielle, le public est tenu dans une ignorance totale.

Mais la plus percutante des attaques contre les géants du tabac ne vint pas des professionnels du prétoire. Elle jaillit des bancs des témoins qui étaient en même temps des victimes. Il y avait là une personne amputée des deux jambes à la suite de problèmes circulatoires dus à quarante ans de tabagisme. Il y avait une sexagénaire avec une voix artificielle parce que trois paquets de cigarettes par jour détruisirent ses cordes vocales. Il y avait surtout les parents de ceux que la fumée finit par tuer.

Pendant que Philip Morris et son groupe bataillaient à Miami, ils chutaient à New York. La valeur des actions tabac accusa une baisse de 1% à 6% à la Bourse de Wall Street. Il est vrai que le coup fut cinglant et les investisseurs ont quelques raisons de manquer de confiance. Pourtant, en novembre dernier, les industriels de la cigarette avaient réussi à établir une sorte de coupe-feu. Devant l'incendie qui menaçait leur puissance, ils désamorcèrent les poursuites engagées contre eux par des procureurs en versant 246 milliards de dollars afin de financer dans les hôpitaux et les cliniques les soins exigés par l'abus de tabac. Toujours en 1998, Philip Morris dut débourser 132 millions de dollars à l'issue de deux procès perdus, l'un dans l'Oregon, l'autre en Californie. Dans le premier cas, les Marlboro avaient tué; dans le second, elles provoquèrent un cancer inopérable. Les industriels du tabac s'aperçurent à leurs dépens que l'accord passé avec les procureurs ne les protégeait pas contre les poursuites judiciaires engagées par des particuliers ou des groupes. Le procès mammouth de Miami en est l'éclatante illustration.

Un particulier peut réclamer – et obtenir – quelques dizaines de millions de dollars. Lorsqu'ils sont des centaines de milliers de plaignants, la somme convoitée devient astronomique. Philip Morris et ses collègues ont plié sous le verdict mais ils ne sont pas encore condamnés au sens strict du terme.

On attend la sentence. Ce sera la seconde phase de cette affaire. Les neuf plaignants qui représentent l'ensemble des victimes du tabac devront faire la preuve que les maladies dont ils souffrent furent directement provoquées par la consommation régulière de cigarettes.

Une formidable bataille d'experts se prépare. Car, bien sûr, Philip Morris et les autres industriels vont se défendre pied à pied pour limiter au minimum le montant des dommages et intérêts.

Si les plaignants parviennent à convaincre les jurés, pour les fabricants de cigarettes, la défaite de mercredi se transformera en débâcle. Dans ce cas, la sentence risque effectivement de se chiffrer en milliards de dollars.

Plus grave encore: Miami, haut lieu des fumeurs victorieux, pourrait être le point de départ d'une interminable série de procès.