Il fallait s'appeler Melville pour s'embarquer dans une histoire pareille. Pourtant, Michael Jackson n'a rien de Moby Dick: il n'a jamais fait peur à quiconque, il n'a jamais rempli d'effroi un seul marin. L'homme qui dansait sur une lune de chimère en chantant «Bad» est devenu une pauvre chose riche, derrière ses déguisements, ses protections et ses secrets. Jax, comme dit la presse populaire, n'est plus ni noir ni blanc, à moitié garçon, à moitié fille. Ses masques ont fait oublier depuis longtemps qu'il est un homme quand même, éventuellement innocent. Le spectacle qu'il a inventé s'apprête à le dévorer. Lundi s'ouvre à Santa Maria, entre fraises et vignes californiennes, le procès de Michael Jackson, star adulée, pédophile présumé, qui pourrait passer le reste de sa vie en prison.

Dans ce drame qui commence, le dérisoire Capitaine Achab s'appelle Tom Sneddon. C'est le District Attorney du coin. Neverland, le parc d'attractions qui tient lieu de maison principale au chanteur, est sur son territoire. Depuis plus de dix ans, Sneddon tient Jackson pour un salopard; il a déjà essayé de l'avoir, cette fois il compte bien l'envoyer au trou.

Melville, à Santa Maria, c'est le juge. Le juge Rodney Melville, qui va tenter de dominer le déchaînement des vagues intimes et grotesques. Il a pris une première décision: tout le monde doit la boucler (c'est un «gag order», en américain) jusqu'à ce qu'il dise le contraire. Naturellement, quelqu'un a aussitôt désobéi. Des documents du grand jury qui a inculpé Jackson en novembre 2003 ont commencé à circuler sur Internet et ailleurs. Ils citent les déclarations du garçon (13 ans au moment des faits) qui accuse la star, et de son frère (12 ans alors): Michael Jackson se promenait nu devant eux, dans sa chambre à coucher de Neverland, le sexe (son dick, en argot américain) dressé. Entre autres. Qui a organisé cette fuite? Chez le procureur, certains soupçonnent la défense. C'est une tactique fréquente des avocats de révéler à l'avance des éléments embarrassants, pour en atténuer l'effet au moment du procès lui-même. Mais le viol du «gag order» a profité à Jax. Le juge Melville a accordé le droit au chanteur d'enregistrer une déclaration, dénonçant la fuite et clamant son innocence: elle a été postée dimanche sur Internet.

Que sait-on au moment où s'ouvre le procès? Michael Jackson aime les hommes, les garçons. Si c'était punissable, il faudrait construire de très grandes prisons. Le crime commence quand on touche les enfants. Jordan Chandler, en 1993, a dit que le chanteur l'avait tripoté, quand il avait 13 ans. Le District Attorney Sneddon s'en était mêlé, une procédure judiciaire avait été ouverte. Elle s'est arrêtée la veille du jour où Jackson devait être entendu. Chacun sait, officieusement, pourquoi: la famille du petit Jordan a reçu une vingtaine de millions de dollars pour prix de son silence. Plus de dix ans plus tard, le danseur de lune affirme que c'était un traquenard, pour lui soutirer un gros paquet d'argent, et que son entourage lui a conseillé de céder au chantage pour protéger sa carrière.

Au début de 2003, Tom Sneddon était sûr de tenir sa revanche. Il en voulait d'autant plus à Michael Jackson que le chanteur avait consacré au District Attorney un tube dans lequel il associait le magistrat au Klu Klux Klan.

Martin Bashir, un journaliste qui baigne dans ces fanges, avait enregistré un entretien avec Jackson, dans lequel le Noir très clair à la voix blanche défendait son droit d'inviter de petits amis dans son lit. L'un de ses protégés était un garçon qui se remettait d'un cancer. La mère a déposé plainte. A partir de là, tout devient plus complexe.

Le service de la protection de la jeunesse de Los Angeles a entendu la maman et ses trois enfants (le petit cancéreux, sa sœur aînée, son frère cadet), et il n'a pas été convaincu. On a ensuite appris que la dame, soupçonnée d'un vol dans un grand magasin, s'était retournée contre son accusateur, en raison de la manière dont elle avait été traitée par les surveillants de la grande surface. Elle demandait trois millions de dédommagement, elle en a obtenu 135 000. Et pour attaquer Jackson, elle a engagé un avocat, Jordan Chandler, déjà actif dans l'affaire et dans son règlement discret et coûteux.

La même histoire recommence, clame le clan, qui a de nouveau tenté de faire taire la mère du garçon que Jax trouvait tout naturel d'accueillir dans son lit. Sneddon, cette fois, ne veut pas lâcher sa proie de Neverland. Il a saisi du matériel pornographique dans la propriété de Santa Maria, il a recueilli l'ADN du chanteur. Il a surtout longuement interrogé les deux fils de l'accusatrice, qui seront entendus en séance publique au procès, et il veut revenir sur la procédure interrompue de 1993.

Autour des amours de Michael Jackson, de ce qui en est su et de ce qui se murmure, une véritable industrie de l'information s'est développée, sur le papier, sur les écrans, sur Internet. La grande prêtresse de ce business, très jalousée, s'appelle Maureen Orth, reporter à Vanity Fair. Il y a deux ans, elle avait publié une histoire extravagante sur un épisode suisse de la saga noire de Jackson. Une cérémonie vaudou aurait été organisée par le clan, autour d'un sorcier qui promettait à Michael le persécuté de le débarrasser de vingt-trois de ses ennemis. Il lui suffirait de verser 150 000 dollars au Mali, où quarante-deux vaches seraient saignées pour rendre possible cette solution radicale. Parmi les ennemis à éliminer, bizarrement, il y avait Steven Spielberg, et personne ne sait pourquoi. Personne non plus n'est allé vérifier les massacres de vaches maliennes. Mais le cinéaste est encore vivant.

Ces histoires sont à prendre avec des pincettes. Elles sont distillées par d'anciens membres de l'entreprise Jackson, en particulier par un ancien financier, Myung-Ho Lee, et par un producteur de films pornographiques gays, Marc Shaffel, qui ont des comptes à régler avec Neverland. Maureen Orth écrit aussi que le chanteur, pour abuser de ses protégés, leur faisait boire du vin, le Jesus Juice pour le blanc, le Jesus Blood pour le rouge.

Le procès s'ouvre aujourd'hui par la sélection des douze jurés, qui va prendre des semaines. Le juge Melville a banni les caméras TV de la salle d'audience, pour éviter d'avoir à gérer le cirque que fut le procès d'OJ Simpson il y a dix ans. Mais une chaîne a déjà engagé des acteurs pour reconstituer en studio les délibérations, qui sont publiques.