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Michel Ansermet nourrit les crocodiles d'Aquatis, à Lausanne en novembre 2017.
© Olivier Vogelang

Mon animal et moi

Michel Ansermet, l’homme qui craque pour les crocos

A 40 ans, les crocodiles «Farouche» et «Cléo» vivent des jours heureux à Aquatis, le nouvel aquarium-vivarium de Lausanne. Mais leur bonheur ne serait pas complet sans ce passionné qui les cajole quotidiennement

«Récemment, j’ai dû passer deux semaines loin d’eux, c’était terrible, j’ai ressenti un vide immense.» Dire que Michel Ansermet est attaché à Farouche et Cléo, couple de crocodiles pensionnaires d’Aquatis, à Lausanne, est en dessous de la réalité. Le lien qu’il entretient avec ces deux reptiles âgés d’environ 40 ans et pesant respectivement 200 et 150 kilos relève de la passion, voire de la fusion. «Je les comprends, je sens quand ils vont bien, quand ils sont contrariés. Parfois, ils sont jaloux; parfois, ils me provoquent. Ce sont des animaux tellement sensibles, si vous saviez!»

Non, on ne savait pas. Avant de rencontrer ces deux spécimens dits «du désert», on savait juste que le crocodile avait un coup de dent menaçant et qu’il avait très peu évolué depuis son ancêtre préhistorique. Maintenant, on sait que le crocodile mange rarement, qu’il peut vivre jusqu’à 80 ans, qu’il dort les trois quarts du temps, qu’il est plutôt lent et qu’il est émotif comme un enfant. Michel Ansermet a la passion partageuse.

Lire aussi: A Lausanne, Aquatis est prêt à sortir de l’eau, encore trouble

Son premier serpent à 9 ans

Né en Valais, d’une mère tessinoise et d’un père lausannois, le quinquagénaire a presque autant d’années d’immersion reptilienne. «A 5 ans, j’ai demandé mon premier livre sur le sujet. A 9 ans, lors de vacances au Tessin, j’ai ramené mes premiers serpents. Des vipères aspics, venimeuses. J’étais résolu à les garder, même si mes parents faisaient la tête. En fait, j’ai découvert que mon père partageait mon enthousiasme, il m’a aidé à construire un terrarium!» Le virus est familial: la sœur de Michel travaille au Tessin dans la désensibilisation des phobies en lien avec les araignées et les serpents.

Lorsque je croise des chats ou des chiens, je ne peux pas m’empêcher de les caresser. Avec les reptiles, c’est pareil. Je ne peux pas en voir un sans avoir envie de l’approcher et de le toucher. C’est très naturel

Michel Ansermet

Etonnamment, le responsable des reptiles et batraciens d’Aquatis n’a pas suivi d’études en herpétologie, la science consacrée, mais en sport. «Je suis quelqu’un de terrain. Ici, je m’occupe du bien-être des reptiles, mais il m’arrive aussi de partir loin pour les attraper et les ramener aux scientifiques qui les examinent, avant de les relâcher.» Dernièrement, au Sri Lanka, le spécialiste a capturé un crocodile en lui sautant dessus, dans l’eau. «C’était un jeune, donc pas très impressionnant. Mais, quand j’étais sur son dos, j’ai réalisé que des grands ne devaient pas être loin. J’ai eu un coup de chaud. Je l’ai lancé dans le bateau – il ne pesait que 15 kilos – et je suis remonté illico!»

On regarde Michel Ansermet en lunettes, polo, et on ne le visualise pas vraiment dans ce scénario. «Parce que j’agis en douceur. Lorsque je croise des chats ou des chiens, je ne peux pas m’empêcher de les caresser. Avec les reptiles, c’est pareil. Je ne peux pas en voir un sans avoir envie de l’approcher et de le toucher. C’est très naturel.»

Petits mangeurs

Et les risques? «Contrairement aux crocodiles du Nil, qui sont gros et dangereux, les crocodiles d’Afrique de l’Ouest, ceux d’Aquatis, sont plus tranquilles, presque affectueux. D’ailleurs, ils sont aussi appelés crocodiles sacrés, car, dans de nombreux villages du Burkina Faso, ils vivent parmi les indigènes et constituent une attraction pour les touristes.»

On en fait beaucoup trop autour de la dangerosité des crocodiles, assure le soigneur. «On voit toujours ces images où le crocodile attaque un zèbre qui traverse un plan d’eau et l’on frissonne. Ce qu’on ne dit pas, c’est qu’un seul zèbre suffit au régime d’un crocodile durant toute une année, alors que le lion mange une antilope par jour!» Une année? «Oui, les crocodiles sauvages, postés près des passages de migration, ne mangent en général qu’une fois l’an, des zèbres ou des gnous. Ici, à Aquatis, je nourris le couple une fois par semaine, à raison de 500 grammes de poulet chacun, car c’est aussi l’occasion d’un contact.»

Justement, nous sommes mercredi, jour du frichti. Michel Ansermet se saisit d’un bambou – et non d’une lambourde, car elle blesserait les crocodiles s’ils croquaient dedans –, pénètre dans le vivarium et, posté derrière une légère barrière, appelle ses protégés. «Farouche, tonton, viens ici!» «Cléo, ma belle, allez!» Dans un demi-sommeil, les crocodiles glissent jusqu’à la plage, posent leur gueule sur le sable et attendent sans excitation que leur papa d’adoption les alerte d’un coup de sifflet et leur lance les cuisses de poulet. Cléo est moins intéressée que Farouche. Elle quitte la table avant la fin du festin.

«Cléo», c’est la flèche

A propos, les crocos ont-ils chacun leur personnalité? «Bien sûr. Cléo est la plus vive intellectuellement et la plus décidée. La plus câline aussi. Farouche est plus sauvage et plus lent dans la compréhension. Quand j’ai mis en place le système d’alimentation, Cléo a compris en trois semaines, Farouche a mis neuf mois… Mais la rivalité entre mâles a aussi joué. Il s’est méfié de moi avant de réaliser qu’il n’était pas en danger.»

Le soigneur raconte aussi comment Cléo, ces dernières semaines d’accouplement, a fait la danse du ventre autour de Farouche. «Elle passait et repassait sous son corps, c’était beau à voir. Durant les périodes d’accouplement précédentes, c’était plutôt Farouche qui menait la danse.»

Secoués par le déménagement

C’est que les deux reptiles ont connu un grand bouleversement, récemment. Leur emménagement à Aquatis, au mois d’octobre, les a traumatisés. «Ils boudaient. Ne venaient plus vers moi. Sortaient à peine sur la grève», se souvient le spécialiste en souriant. Aujourd’hui, tout va mieux et la femelle devrait pondre ses œufs d’ici à la fin de mars, avant de les enterrer dans le sable pour les nonante jours d’incubation. Le couple, qui est né en Israël et se connaît depuis 1983, a déjà eu de nombreux petits.

Ces procréations sont cruciales, car le crocodile du désert est en voie de disparition. «En 1946, le lac Tchad comptait un million de spécimens. A cause de la chasse aux peaux, ce nombre est tombé à 200 en 1972, sept en 2011 et trois en 2013… Dans toute l’Afrique de l’Ouest, il en reste entre 2000 et 3000, mais ils sont toujours menacés de braconnage», s’alarme Michel Ansermet.

Aucune menace ne plane sur Farouche et Cléo, qui, les yeux mi-clos, se prélassent dans leur vivarium chauffé à 70 degrés. A propos, savez-vous pourquoi un crocodile reste parfois la gueule grande ouverte pendant des dizaines de minutes? Pour rafraîchir son corps. Dans les transports surchauffés, ne tentez pas l’expérience. Sur nous, ça ne fait pas du tout le même effet.


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