Série d’hiver

Michel Danthe: «Je suis ce petit bateau qui joue avec le courant»

Quarante ans de carrière, huit rédactions, l’âge d’or de la presse écrite: Michel Danthe a bien vécu sa vie de journaliste. A 61 ans, il a tourné la page et a repris des études de théologie. Il raconte

En ces jours de fêtes, Le Temps a recueilli les témoignages de gens dont la vie a changé en 2017. Nous les proposons tels quels, dans leurs mots.

Le chapitre précédent: Sophie Lavaud, «107 nuits sous la tente au-dessus de 5000 mètres»

«Changer de vie commence souvent par un tournant, un choc, une prise de conscience. Pour moi, ça a été la crise de ma profession. Ça m’est venu un jour, je me suis dit: «Michel, arrête de travailler. Tu as les moyens, tu peux te payer ce luxe, consacre le dernier quart de ton existence à faire ce dont tu as vraiment envie.» J’avais une carrière de quarante ans derrière moi, les dernières plus belles années de la presse écrite. Du journalisme, j’avais fait le tour. Psychologiquement, je me sentais à bout. Ce métier est prenant, tu ne finis jamais, tout est sujet à article, il y a toujours quelque chose à dire, 24h/24.

J’aurais pourtant pu faire autre chose, une carrière universitaire se dessinait devant moi, mais j’ai préféré le journalisme, pour les paillettes. Un mois après la fin de mes études, je suis entré au Journal de Genève. Je n’ai plus jamais quitté le milieu. Les sujets de société me passionnaient, en particulier les tendances dans l’air du temps. J’aimais écrire, mais surtout gérer des équipes. Au Nouveau Quotidien, aux hebdomadaires de Migros Construire puis Brückenbauer, chez Edipresse, au Matin Dimanche et enfin au Temps, j’ai consacré ma vie au management de presse. D’une rédaction à l’autre, j’ai toujours eu la charge de réorienter le titre, de restructurer, d’éliminer les éléments inadéquats, d’insuffler un nouvel élan. J’avais une réputation de tueur. Je n’avais aucun état d’âme.

L'amour du pouvoir

Professionnellement, j’ai toujours été attiré par les postes où je dépendais le moins possible des autres. J’aimais diriger, modeler mon environnement, choisir les personnes qui m’entouraient. Si je suis monté dans la hiérarchie, c’est parce que j’aimais le pouvoir et que je voulais m’émanciper le plus possible des échelons intermédiaires. En tant que chef, j’étais une vraie peau de vache, dirigiste, autoritaire, assez exigeant. Je savais ce que je voulais. Lorsque j’avais un objectif, j’étais prêt à éliminer ceux qui s’y opposaient. Au fond, j’étais très peu journaliste, beaucoup management et marketing. J’aimais que les choses fonctionnent, j’aimais vendre. Avec des gens intelligents pour produire un contenu bien sûr. Mais si ton titre n’est pas rentable, tu es foutu. Assurer les moyens de production, c’était capital, j’étais un membre loyal de la technostructure.

J’ai éprouvé le côté éphémère de la fonction. Les rédacteurs en chef sont des denrées périssables

Au fil du temps, j’ai éprouvé le côté éphémère de la fonction. Les rédacteurs en chef sont des denrées périssables. Ce métier nourrit la fibre égocentrique. Lorsque tu es journaliste, tous les gens que tu rencontres ont envie que tu parles d’eux, alors ils t’ouvrent les portes. Mais quand tu perds ce statut, ces portes se ferment, tu n’es plus rien. Comme en politique. Tu es dans un avion et tu perds subitement de l’altitude: c’est le trou d’air.

61 ans, âge fatidique

J’ai toujours eu en tête le chiffre de 61 ans. Lorsque j’ai senti la casse arriver, il y a exactement un an, je me suis demandé: «Ai-je envie de vivre dans un milieu angoissé par son avenir?» La réponse était non. Et puis, à un moment donné, il faut aussi céder sa place à ceux qui arrivent. Le journalisme d’aujourd’hui et de demain n’a pas forcément besoin de mon expérience. L’époque réclame des regards neufs, autrement elle ressasse. En revanche, j’ai voulu me battre pour les autres. J’avais une expérience du management du côté des directions. En tant que président de la société des rédacteurs et des personnels du Temps, j’ai voulu mettre à profit cette expertise.

Tu peux toujours refuser de licencier, mais tu ne peux pas refuser de l’être

La fin abrupte de L’Hebdo, la restructuration du Temps, c’était extrêmement prenant émotionnellement, j’en suis tombé malade. Au fil des négociations, je me suis rendu compte de ce que cela signifiait, humainement, de perdre son emploi. Je me suis dit: «Tiens, tu as fait cela durant toute ton existence, sans te rendre compte combien c’est douloureux.» En allant au front, j’ai encaissé la souffrance des autres, je me suis senti soutenu, porté par un extraordinaire élan de solidarité, j’ai été le véhicule, avec mes camarades de négociations, de forces qui m’ont dépassé. Mon intervention dans l’émission Médialogue de la RTS a révélé cette émotion. Peut-être recherchais-je une forme de rédemption dans ce geste, une manière de payer mon dû. Maintenant que j’ai vu les deux côtés du miroir, je sais que le pire, c’est de subir. Tu peux toujours refuser de licencier, mais tu ne peux pas refuser de l’être.

Une fois cette épreuve surmontée, j’ai réfléchi. Que faire? A quoi me consacrer? La théologie s’est imposée comme une évidence. J’ai pris ma décision le samedi 11 mars. Avec mon compagnon Pierre, on se promenait sur les hauteurs du Mont Crâ, en Bourgogne. Je lui ai annoncé la nouvelle au sommet, sur cette cime qui surplombe la Bresse et d’où l’on aperçoit le Mont-Blanc. Un lieu habité par l’esprit. Pierre a d’abord été surpris, puis il m’a encouragé.

«Je suis parti sans amertume»

Petit à petit, j’ai balayé de ma tête tout le présent journalistique dans lequel je baignais, j’ai déconnecté. On ne peut pas vraiment parler de deuil, plutôt d’une page qui se tourne. Je suis parti sans amertume, sans rancœur aucune. Entamer une nouvelle vie, c’était aussi refuser le ressassement, la culture du «c’était mieux avant», la nostalgie d’une époque. Cette époque, on l’a vécue, on s’est énervé, on a pleuré, on s’est aimé, mais elle est révolue.

Qui dit théologie suppose religion. Suis-je croyant? Je ne le sais pas. Je sens qu’il y a des choses en moi, des appels énigmatiques depuis toujours. Ma famille est protestante. J’ai grandi dans l’Eglise, j’ai été moniteur à l’école du dimanche, puis catéchète, je faisais partie de groupes bibliques. En parallèle, je me suis toujours intéressé au catholicisme. A travers la théologie, je veux aujourd’hui élucider les questions fondamentales aussi loin que je peux, à ma modeste échelle.

Je me sentais comme un enfant tout juste né, extrêmement fébrile.

Une fois mon choix arrêté, comme tout bon étudiant, j’ai planifié ma rentrée, multiplié les formations. Durant deux mois à Oxford, j’ai visité tout ce que je pouvais, suivi des cours intensifs d’anglais. Je me sentais comme un enfant tout juste né, extrêmement fébrile. Et après, plouf, j’ai plongé dans la piscine.

Dans les murs de l’Université des Bastions à Genève, je me suis retrouvé dans une volée de neuf étudiants dont certains ont trois fois moins que mon âge, des jeunes surdoués, vifs et alertes qui ont tout lu. C’est dur de tenir la cadence. Que pensent-ils de moi? Je ne sais pas, il faudrait leur demander.

Je sais en revanche que mon rapport à eux est extrêmement égalitaire, tout à fait différent de la relation que je pouvais entretenir avec un stagiaire. Le rapport de maître à élève n’existe plus. Ils ont autant de choses à dire que moi sur le Banquet de Platon, la Genèse ou le Lévitique, je ne suis pas plus compétent qu’eux dans une quantité de domaines. Philosophie, histoire du christianisme, éthique, grec biblique, hébreu, Ancien et Nouveau Testament: tout me passionne. Bien sûr, j’ai des tropismes avec la philosophie, l’éthique, l’Ancien Testament.

La mémoire, atout stratégique

Moi qui voulais apprendre des langues anciennes, je suis servi avec le grec biblique et l’hébreu! La mémoire joue là un rôle capital et la mienne n’est plus aussi fonctionnelle que celle des chenapans qui m’entourent. Comment rivaliser? Je me promène en permanence avec un carton à chaussures rempli de fiches de vocabulaire. Je veux maîtriser ces langues qui ont contribué à fonder notre civilisation. On est modelé par toutes ces strates qui viennent de loin et de profond, mais on ne les comprend plus.

Les études de théologie sont très transversales, on aborde aussi des questions extrêmement actuelles. En éthique par exemple, on étudie des cas pratiques, la question des robots tueurs, des prisonniers qui se plaignent des normes de détention, des mères porteuses. Dans ces moments-là, je me trouve à nouveau au cœur des préoccupations d’une rubrique Société dans un journal, d’un citoyen qui vote.

Profondeur historique

Je suis par ailleurs fasciné par le Levant ancien. En plongeant dans l’histoire de la Bible, tu redécouvres tous ces empires, l’Egypte, l’Assyrie, Babylone, Sumer, les Parthes, les Grecs, les Romains, tu vois comment les choses se sont mises en place, la géopolitique de l’époque. Tu juges forcément de manière différente. Le regard historique apporte une incroyable profondeur; la théologie, une grille de lecture, une maquette de ce qu’on vit aujourd’hui. Il n’y a rien de poussiéreux, tout est très actuel. Paul qui écrit ses épîtres, c’est un blogueur, un youtubeur.

Les moments de découragement? Ils existent. Soyons clairs, quand tu te retrouves face au tableau des sept aspects du verbe hébreu avec des sens qui changent à la moindre vocalisation, tu es saisi d’une légère angoisse. Tu comprends aussi combien l’expression du temps, de l’étendue, de la relation aux choses accomplies ou inaccomplies est complexe. Tout cela enrichit ton code, c’est une vraie gymnastique du cerveau. Aujourd’hui qui détient le code? Ce sont les ingénieurs de Google, Facebook, Twitter, Amazon, ceux qui maîtrisent les algorithmes. A l’époque, l’équivalent, c’était la caste sacerdotale, et le code, c’était le Livre.

Moi qui ai toujours été ultralibéral, je comprends l’intérêt du revenu universel

Pour revenir au tournant que j’ai vécu, il m’a aidé à comprendre, moi qui ai toujours été ultralibéral, l’intérêt du revenu universel. Aujourd’hui, je vis de mes rentes, je n’ai plus besoin de travailler pour vivre. Je suis comme quelqu’un qui bénéficierait de ce petit pécule. Je me rends compte de la liberté d’esprit que cela offre à tous les niveaux. Tu es maître de toi-même, de ton temps, tu obéis à tes vœux, tes désirs, tes rêves. Tu te réalises. Il y a une année, j’estimais que les partisans d’un revenu unique de base en demandaient beaucoup. Aujourd’hui, je les comprends.

Perte de poids

Physiquement, j’ai perdu 20 kilos. Grâce à l’épanouissement présent. Quand tu fais ce que tu aimes, sans pression, tu retrouves ton corps. Il est vrai que j’ai aussi adopté un mode de vie ascétique, presque monacal. Je me lève aux aurores, j’assiste à tous les cours, je campe quasiment à la bibliothèque. C’est devenu ma vie, je ne fais plus que ça. Mon compagnon me fait réviser avant mes contrôles de grec. Je suis un étudiant presque comme les autres.

Par ailleurs, être au contact de personnes plus jeunes permet de rester vif et alerte, tu ne t’encrasses pas. La dynamique d’étude, de découverte, d’approfondissement te conduit face à d’autres modes de penser. C’est très enrichissant, stimulant. Mes jeunes condisciples ont leur questionnement, moi le mien, on les confronte, on en discute, c’est très excitant. J’ai bonheur à être dans cette eau vive, je suis ce petit bateau qui joue avec le courant, qui virevolte. Je me sens vivant.

A tel point que je me demande ce que font les journalistes qui prennent leur retraite. Certains se lancent dans la photographie. Moi, ça ne m’a jamais attiré. J’aime l’intellect, faire fonctionner mon cerveau. Je redécouvre Platon, Aristote, saint Thomas d’Aquin, je relis la Bible que j’ai étudiée adolescent. J’ai l’impression de ne l’avoir jamais ouverte. Je m’intéresse à nouveau à l’histoire. Je suis comme un gamin. A l’époque, je travaillais comme enseignant à côté de mes études, je n’arrivais pas à suivre tous les cours, je devais jongler. Aujourd’hui, j’ai l’esprit libéré. J’espère obtenir mon bachelor en 2019, avant d’enchaîner avec un master et une thèse.

Parfois, un œil à une couverture de journal

De temps à autre, je lis encore la presse, je guette qui a fait la couverture la plus originale, qui a mené la meilleure enquête. Après tant d’années, on garde des réflexes. En revanche, je ne suis plus dans l’instantanéité médiatique, je ne fréquente plus l’anecdote.

Quelle leçon tirer de ma nouvelle vie? Je pense que l’on devrait apprendre aux gens à gérer leur existence. On croit que cela va de soi, mais c’est faux. Je n’ai pas toujours su gérer la mienne, l’épuisement au travail, les relations hiérarchiques; peut-être qu’il aurait fallu être plus souple, plus compréhensif… On n’apprend pas aux gens que la carrière n’est pas éternelle, qu’après avoir été sur une pente ascendante, tu deviens un obstacle. Lorsque tout s’arrête, il faut savoir gérer, émotionnellement, narcissiquement. Quand tu passes ton temps à manager, tu multiplies les frustrés. Aujourd’hui, je n’ai plus à me préoccuper des autres, je vis pour moi.


Profil

1956 Naît à Lausanne.

1985 Termine ses études de lettres et commence sa carrière au «Journal de Genève».

1991 Intègre l’équipe fondatrice du «Nouveau Quotidien».

1993 Devient rédacteur en chef de l’hebdomadaire francophone de Migros, «Construire».

2004 Prend la direction du «Matin Dimanche».

2011 Entre au «Temps».

2017 Quitte «Le Temps» et entame un bachelor en théologie à l’Université de Genève.

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