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Michel Serres, le 11 avril 2016.
© Serge Picard/Agence VU

Grande interview

Michel Serres: «L’espèce humaine est constituée de braves gens»

Le philosophe et historien des sciences publie «C’était mieux avant!», un manifeste aux accents intimes qui pulvérise le déclinisme actuel et rappelle, avec son humour et son amour de l’humanité habituels, tous les progrès qui nous offrent un présent tellement mieux qu’hier. Un joli anxiolytique de 96 pages

Il a 87 ans, a écrit 65 livres, reçu toutes les distinctions, et siège à l’Académie française. Et pourtant, Michel Serres reste cet homme merveilleusement espiègle, qui peut conclure un entretien d’un: «L’essentiel, c’est de s’amuser.» Il se désole surtout de tous ces «grands-papas ronchons» qui «créent une atmosphère de mélancolie sur les temps d’aujourd’hui», au point de nous offrir un nouveau voyage pour énumérer toutes les plaies cautérisées par le progrès. Et s’il se présente dans cet essai comme un «vieillard», il conserve l’enthousiasme de cette nouvelle jeunesse à qui il rêve que les grands-papas ronchons cèdent enfin la place.

Le Temps: Votre livre s’adresse aux «grands-papas ronchons», vous pensez qu’ils sont nombreux?

Michel Serres: Ce livre n’est pas une critique des vieux, dont je fais partie, mais j’entends une parole très négative sur les jeunes et le monde tel qu’il est devenu. J’ai voulu rappeler qu’il y a un peu plus d’un demi-siècle, nous avions Hitler, Staline, Franco, Mussolini, Mao Zedong, qui ont fait quarante-cinq millions de morts. Evidemment, je m’incline avec beaucoup d’empathie et de pitié devant les victimes des attentats et guerres civiles d’aujourd’hui, mais par rapport à ce que j’ai vu pendant la Seconde Guerre mondiale ou durant les crimes d’Etat tels que la Shoah ou le goulag, il n’y a pas de comparaison possible. Un chercheur américain l’a d’ailleurs confirmé, nous assistons à une baisse tendancielle de la violence. Et si beaucoup sont persuadés que notre monde est violent, nous n’avons jamais connu une telle paix.

Ceux qui ont la parole aujourd’hui, des administrateurs aux politiques, sont formés aux sciences humaines. Ce qui provoque un décalage entre la vérité des sciences humaines, qui est relative, et la vérité scientifique

Les anciens ne sont pas les seuls à ronchonner. On voit de plus en plus de jeunes contester le progrès, comme celui des vaccins, par exemple.

La notion de paradis perdu est une constante de l’humanité. Durant ma jeunesse, certains de ma génération disaient déjà c’était mieux avant. Le monde a radicalement changé sous l’influence des sciences exactes: la biochimie et la pharmacie, qui ont fait progresser la santé, et les mathématiques, qui ont développé les nouvelles technologies. Or ceux qui ont la parole aujourd’hui, des administrateurs aux politiques, sont formés aux sciences humaines. Ce qui provoque un décalage entre la vérité des sciences humaines, qui est relative, et la vérité scientifique. Par conséquent, le problème n’est plus de savoir si l’aspirine est efficace, mais de savoir combien de gens pensent que l’aspirine est efficace. Et ce glissement est dangereux. C’est dramatique de ne plus croire aux vaccins. Par exemple si les gens peuvent se montrer presque nus sur la plage, c’est parce qu’en 1974 la petite vérole qui avait défiguré tant de corps a été éradiquée par les vaccins. Aujourd’hui, on ne meurt d’ailleurs plus que de maladies pour lesquelles on n’a toujours pas de vaccin.

Il semble pourtant y avoir eu un âge d’or: les Trente Glorieuses, période de paix, prospérité et plein emploi…

Durant les Trente Glorieuses, il y avait aussi Mao Zedong, Pol Pot, Ceausescu, le Rideau de fer… Et ces Trente Glorieuses étaient quand même très localisées, alors qu’aujourd’hui le confort est plus général. Ce que l’on peut effectivement interroger, c’est la croissance du chômage. Car le travail a beaucoup évolué avec les outils, qui nous ont dispensés de nombreux travaux pénibles. Mais plus il y a d’outils, moins il y a de travail. Nous dirigeons-nous vers une société sans travail? Si cela arrive, il faudra repenser complètement la société qui reste entièrement organisée autour de celui-ci. Et personne ne peut dire si c’est une bonne ou mauvaise nouvelle.

L’optimiste est resté un candide, et donc un imbécile, alors que le pessimiste serait celui qui voit clair. J’assume de passer pour un imbécile

Vous rappelez en tout cas qu’avant, ça puait, car l’hygiène était déplorable.

Vous n’imaginez pas à quel point! Dans les années 50, le magazine Elle a même fait scandale en recommandant de changer de culotte chaque jour. A l’époque, évoquer l’hygiène intime était non seulement tabou, mais oser imaginer changer quotidiennement de sous-vêtement était folie. Avant, il y avait aussi beaucoup de maladies que la pénicilline a éradiquées. Et sur dix patients dans une salle d’attente médicale avant-guerre, on croisait trois tuberculeux et trois syphilitiques. C’est terminé. La médecine et l’hygiène ont même fait bondir l’espérance de vie. Aujourd’hui, une femme de 60 ans est plus loin de sa mort qu’un nouveau-né en 1700…

Alors d’où vient ce pessimisme ambiant?

Les riches savent rarement qu’ils sont riches, et plus on est dans le confort, plus on est sensible aux petits moments d’inconfort. D’ailleurs pendant les Trente Glorieuses, peu de gens avaient conscience de vivre une période de prospérité. On râlait déjà. C’est une affaire de tempérament, surtout français. En France, on ne dit jamais «c’est bien», mais «c’est pas mal». Cette culture fondée sur la critique date de Voltaire. L’optimiste est resté un candide, et donc un imbécile, alors que le pessimiste serait celui qui voit clair. J’assume de passer pour un imbécile.

Dans «Petite Poucette», vous louez Internet, qui met le monde à portée de clic… Mais il apporte aussi les «fake news», le narcissisme des réseaux sociaux. Le remède et la maladie, en somme?

Depuis que j’ai écrit Petite Poucette, les réseaux sociaux sont effectivement arrivés, avec les maladies que vous évoquez. Mais je préfère rappeler une fable. Il était une fois un riche propriétaire qui avait un esclave qu’il aimait beaucoup, car celui-ci cuisinait admirablement. Un jour, le maître lui réclame le meilleur plat du monde, et l’esclave sert de la langue. Le maître se régale, puis commande le pire des plats. L’esclave lui sert le même. «Tu te moques», s’écrie le maître. L’esclave, qui s’appelle Esope, rétorque que la langue est la meilleure et la pire des choses possibles, puisqu’elle sert à dire je t’aime ou à calomnier. Et tous les moyens de communication apportent le meilleur ou le pire, comme dans le théorème d’Esope. J’ai bien connu la Silicon Valley, où j’ai vécu trente-sept ans. A l’époque, il y régnait une idéologie très libertaire et égalitaire. Depuis, ils sont devenus les maîtres du monde, et la propriété exclusive des données par quatre ou cinq entreprises est une catastrophe qu’il faut régler vite.

Mais vous persistez à dire que l’humanité est meilleure?

Il y a des statistiques intéressantes sur l’augmentation de la bonté, oui. Quant à moi, je pense que 90% de l’espèce humaine est constituée de braves gens qui sont prêts à rendre service si l’on se casse la gueule, et qu’il n’y a que 10% de gens abominables. Hélas, ce sont ces 10% qui prennent le pouvoir. Je viens du Pays cathare, et les cathares disaient que plus on grimpe vers le sommet de la société, plus on s’approche des puissances du mal. L’expérience de la vie m’a prouvé que ce n’est pas faux. Mais comme on est des braves gens, on laisse faire ces 10%.

Dans votre livre, vous rappelez aussi à quel point la condition des femmes s’est améliorée.

C’est l’un des progrès majeurs. J’en ai honte: en France, le droit de vote des femmes n’existe que depuis 1946, et quand je me suis marié, ma femme avait besoin de mon autorisation pour avoir un compte bancaire. Tout n’est pas gagné pour les femmes, mais c’est mieux.

Que pensez-vous du mouvement «balance ton porc»?

Je suis pour dans la mesure où l’on ne rencontre jamais une femme à qui cette situation n’est pas arrivée, et même parfois de façon cruelle. Il faut donc légiférer de façon cruelle aussi. Cela dit, j’espère que l’on conservera un petit brin de cour, qui est l’un des trésors des relations humaines.

Vous êtes donc féministe?

Profondément. Je milite, même. Il m’arrive de faire des conférences dans des entreprises où l’on ne voit que des patrons, et je commence toujours par: «Messieurs les talibans.» Quand ils demandent pourquoi je leur parle ainsi, je propose aux femmes de l’assistance de se lever, et il n’y en a jamais plus de 2%. Je réplique alors: «Aucun doute, vous êtes vraiment des talibans…» Heureusement, il suffit d’aller dans les universités pour constater que les médecins, juges et ingénieurs de demain seront des femmes. D’ailleurs, si j’ai appelé mon livre précédent Petite Poucette, et non «Petit Poucet», c’est parce que toute ma vie, mes meilleurs étudiants étaient des étudiantes. Elles étaient plus sérieuses et accrochées, alors que les hommes ont toujours été un peu plus flasques.

Il y a un élément du passé que vous évoquez avec nostalgie, c’est la paysannerie, dont vous êtes issu. Là, c’était mieux avant?

Dans les années 1900, il y avait 70% d’agriculteurs, et la campagne était très peuplée car l’agriculture exigeait des bras. En 2000, ils n’étaient plus que 3%. Le plus grand événement du XXe siècle reste la disparition de la paysannerie, car nous étions des paysans depuis le néolithique. Autrefois, dans ma jeunesse, il n’y avait pas un avocat, préfet ou médecin des villes qui n’avait pas de rapport avec la paysannerie, parce que son père ou son grand-père était agriculteur. Nous sommes aujourd’hui coupés de ce monde, et c’est une révolution, qu’on le regrette ou non. Un jour, j’ai dû rectifier une institutrice de ma petite fille qui avait dit en classe que les vaches n’avaient pas de cornes parce que c’étaient des femelles. Notre distance avec la paysannerie est désormais énorme.

Heureusement, il suffit d’aller dans les universités pour constater que les médecins, juges et ingénieurs de demain seront des femmes

Sincèrement, qu’est-ce que vous trouvez moins bien maintenant?

Les inégalités financières et sociales, qui se creusent. Si vous supprimez la classe moyenne, et si vous créez des inégalités toujours plus fortes, il n’y aura plus de démocratie. C’est d’ailleurs ce qui se passe avec Donald Trump… Les grandes inégalités de revenus et de culture sont ce qui nous met le plus en danger.

Et demain, ce sera mieux ou pire?

Posez la question à Madame Soleil! Même si beaucoup aiment prédire l’avenir, il est impossible de le savoir. Ce sera aussi inattendu. Par exemple, le téléphone fut d’abord un petit gadget qui permettait aux dames de la haute société d’écouter l’opéra à distance, sans se déplacer. Et personne n’imaginait que ce gadget servirait autrement. Par conséquent, à l’avenir, des petites choses d’aujourd’hui deviendront énormes, et d’autres qui nous semblent considérables disparaîtront. C’est comme la célébrité. Des personnes peu connues aujourd’hui seront peut-être les personnages historiques de demain. Nous avons d’ailleurs déjà sous les yeux des enterrements grandioses.

Vous parlez de Johnny Hallyday?

Moi qui ne regarde jamais la télé, j’ai passé trois heures devant. Bergson disait qu’une société est naturellement une machine à fabriquer des dieux. Et là, nous y étions, avec une véritable analyse sociologique de la religion. Les romains appelaient cela le processus d’apothéose: la transformation d’un homme en dieu. Nous avons assisté à une cérémonie polythéiste où l’on a transformé un homme en dieu. Et les invités autour étaient également des idoles du cinéma, de la télé, de la politique, c’est-à-dire des gens en attente d’apothéose, demi-dieux devant un vrai dieu. Et dans cette grande église, le monothéisme chrétien reculait devant une marée polythéiste. C’était prodigieux. J’en ai tiré l’idée que croire en Dieu est une affaire individuelle, mais que le collectif continue de produire du polythéisme.


C’était mieux avant!
«Dix grands-papas ne cessent de dire à Petite Poucette, chômeuse ou stagiaire, qui paiera longtemps pour ces retraités: «C’était mieux avant.» Or, cela tombe bien, avant, justement, j’y étais.» Editions Le Pommier, 96 pages.


Le questionnaire de Proust

Votre progrès préféré?

La condition féminine.

Le pire?

L’américanisation générale de la culture et des entrées de ville, qui sont devenues abominables, un hurlement de laideur.

Si vous étiez une femme?

N’importe quelle femme de tous les jours menant son existence quotidienne héroïque alors que le monde l’ignore.

Votre meilleur remède au pessimisme?

L’exercice régulier de l’intelligence, qui conduit à la lucidité.

L’expression contemporaine qui vous amuse le plus?

«Mais pas que.» Grammaticalement incorrecte, mais très drôle.

Celle qui vous agace le plus?

Le terme résilience, alors que nous avons tant de mots en français, tels que ressource, par exemple. Ou think tank, au lieu de dire réunion de réflexion. Je n’aime pas tous ces pseudo-anglicismes. J’appelle cela le «globish», le langage global des imbéciles.

L’appli la plus précieuse de votre smartphone?

La fonction téléphone.

Le livre que vous n’écrirez jamais?

Des poèmes d’amour. Il vaut mieux être Ronsard pour le faire.

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