Ils ont le double de son âge mais ont l’avantage d’être de bonne qualité. «Très beaux, plutôt grands», ils lui inspirent confiance. Michel Stückelberger a posé ses mains, doigts écartés, sur ses côtes. Il est en train de décrire ses poumons dissimulés sous une large cicatrice, reçus il y a neuf ans d’un donneur généreux. Avant, leur place était occupée par des organes harassés par la mucoviscidose, cette maladie ingrate transmise par les gènes qui envahit les muqueuses et dont un corps ne se débarrasse jamais.

Avant, c’était une autre vie. Toujours, il manquait d’air. Mais depuis le 13 février 2010, jour de la transplantation, il vit une nouvelle existence: il respire, profondément. Fort d’une capacité pulmonaire qu’il ne connaissait pas, il a vu tout un monde des possibles s’ouvrir à lui et a décidé de réaliser son rêve d’adolescent: gravir l’Aconcagua, la montagne la plus haute des Amériques, qui culmine à 6962 mètres d’altitude en Argentine.

Les échos de la ville

Nous rencontrons cet homme de 37 ans au retour de son expédition. Il est parvenu à la cime du colosse des Andes en février. Qu’il soit la première personne transplantée des poumons à avoir atteint une altitude si élevée est une chose qui finalement lui importe peu. Pour lui, cette ascension est d’abord un geste de reconnaissance symbolique envers son donneur et ses proches qui l’ont accompagné jusqu’ici. «Je voulais faire quelque chose à la hauteur de ce don», précise-t-il.

A Bagnes, c’est d’abord un père de famille et époux heureux qui ouvre la porte. Il est revenu dans sa vallée pour offrir un cadre de vie idéal à ses enfants. En ville, à Genève, Michel Stückelberger se sent «désemparé». Il y a dans les montagnes ce brin de liberté dont il a joui avec son frère, également atteint par la mucoviscidose durant toute sa jeunesse.

L’urbanité lui évoque une période pendant laquelle les visites à l’hôpital rythmaient son quotidien. Parler de ces longs couloirs aseptisés, ces médicaments pris en quantité astronomique fait poindre des larmes à la lisière de ses yeux. Quand l’émotion s’empare de sa gorge, il se tait et il regarde au loin. Puis il s’excuse. «Je suis parfois trop aérien. J’ai envie de célébrer la vie, mais les mots me manquent la plupart du temps.»

Plus intense

A ses côtés, tout semble plus intense: l’air blanc de la vallée paraît palpable, le café est plus noir et les minutes sont précieuses. Michel Stückelberger, en esquivant de justesse un départ vers l’au-delà, a pu vérifier à quel point la vie était fragile. Comateux, dans l’attente d’une greffe, il délirait, les yeux rivés au plafond des soins intensifs. Quelques mois avant que son corps ne vacille entre vie et trépas, pourtant, il voyageait à vélo entre l’Amérique du Nord et du Sud.

Il a découvert les satisfactions de l’effort grâce à la bicyclette, quand il était adolescent. «A l’époque, on recommandait aux personnes atteintes par ma maladie de rester tranquilles, mais j’ai vite réalisé que le sport améliorait ma qualité de vie.» Malgré les oppositions, il a cédé à l’appel du voyage. Avec le désir de sensibiliser les gens à son mal chronique, il parcourt d’abord l’Europe du nord au sud, puis il traverse, à vélo toujours, les plus hauts cols des Alpes. Son but: récolter de l’argent pour le verser à des associations de lutte contre la mucoviscidose et transmettre sa soif d’expérience.

Voyage à trois

Dès le début, ses escapades sont accompagnées. D’un côté, Vincent, son ami fidèle. De l’autre, sa maladie, fidèle elle aussi. Malgré les différends, le trio trouve un équilibre. Grisés par l’aventure, galvanisés par les chansons de Pink Floyd, ils partent en Amérique. C’est là que la maladie prend le dessus. Michel Stückelberger s’en souvient bien, entre les deux continents américains. Le vent s’abattait de face contre lui et la route formait une longue courbe. Le glas a sonné, il a senti que tout s’arrêtait. De cette terre aride du Mexique, il a été rapatrié en Suisse. Le paysage change du tout au tout. Aux horizons lointains succèdent les couloirs mornes des hôpitaux. Il a fallu ensuite une année pour que le cycliste retrouve l’usage de son corps et s’habitue à ses poumons.

Un air amaigri

Alors pourquoi, après tant d’années passées à haleter, a-t-il voulu aller affronter, sur l’Aconcagua, un air amaigri par l’altitude? Pied de nez au passé? Manière de vérifier la qualité de ses poumons? Rien de tout cela. Pour lui, gravir cette montagne n’était rien d’autre qu’un désir profond. Le Bagnard s’y est d’ailleurs préparé jour et nuit comme un forçat. Il a d’abord beaucoup marché. Puis il s’est oxygéné en dormant dans un caisson hypobare installé en plein milieu du salon. «A la maison, ça a un peu perturbé l’équilibre familial mais, à 4200 mètres, j’étais le plus préparé», précise-t-il.

Il n’a d’ailleurs pas manqué de souffle lors de la visite médicale au camp de base. «Si le médecin avait vu ma cicatrice, il ne m’aurait pas laissé aller plus haut.» Michel n’a rien dit concernant sa greffe. Il était en forme et ça se voyait. Ce jour de février, dans un vent glacial, il a été le premier à fouler le sommet des Andes. Seul quelques instants sur la cime, il n’a trouvé que le silence pour savourer son bonheur. Il se souvient d’un instant hors du temps. Et de la vue, à couper le souffle.


Profil

1982 Naissance à Bagnes.

2000 Traversée de l’Europe à vélo.

2008 Trajet Alaska-Mexique à vélo.

2010 Renaissance après une transplantation bipulmonaire en extrême urgence.

2014 Naissance de ses enfants.

2015 Diplôme de technicien en radiologie.

2019 Atteint le sommet de l’Aconcagua.