Les oiseaux sont nos héros pour une série de cinq articles grâce au spécialiste François Turrian, qui dirige le Centre nature BirdLife, à La Sauge, au bord du lac de Neuchâtel. Plumage, ramage, alimentation, reproduction, migration et protection sont au sommaire de ce sujet qui donne des ailes.

Episodes précédents:

Episode suivant:

Comme l’appétit des oiseaux, dont on a vu qu’il était tout sauf petit dans le volet précédent, la migration véhicule aussi une idée erronée. Ce n’est pas pour fuir le froid que les oiseaux nous quittent en hiver, mais pour trouver de quoi se nourrir dans une partie du globe où la nature ne se repose pas. Et là encore, cette activité, qui concerne deux tiers de l’avifaune, est l’objet de tous les records.

Certains candidats à l’ailleurs accomplissent 11 000 kilomètres en vol battu sans se poser. D’autres augmentent d’un tiers leur poids avant de traverser le désert du Sahara. Leurs boussoles? Le soleil, les astres et le champ magnétique. Toujours aussi passionné, François Turrian, directeur romand de l'association BirdLife, nous dit tout du grand voyage saisonnier.

Les failles des planeurs

Raconter la migration impose de revenir sur le vol. Donc, 90% des oiseaux pratiquent le vol battu, qui, comme on s’en doute, repose sur le battement des ailes, tandis qu’une petite minorité – comprenant les cigognes, les pélicans et une grande partie des rapaces – est adepte du vol plané. Cette dernière technique permet aux intéressés d’économiser de l’énergie puisque les planeurs se laissent porter par les courants chauds et ascendants, mais elle réduit leur autonomie, dans la mesure où ces voiliers ne peuvent voler ni de nuit ni par mauvais temps.

Un dernier talon d’Achille? Le survol d’une étendue d’eau qui, par essence, ne renvoie aucun courant chaud  – seule la terre et plus encore les rochers réfléchissent les rayons du soleil. Les planeurs doivent dès lors étudier le territoire et traverser les lacs et les mers aux endroits où les côtes sont les plus rapprochées, leur limite d’autonomie étant au mieux d’une quinzaine de kilomètres… Certains petits malins sont capables d’utiliser les deux approches. C’est le cas des martinets, de certains hérons, des grues et du cormoran, champions de la polyvalence.

La parade d’amour de l’alouette

Le vol n’est pas seulement l’outil de la migration. Il permet aussi à l’oiseau d’aller chercher sa nourriture au quotidien, d’échapper à un prédateur et, pour le mâle, de séduire sa dulcinée. Contrairement à ce qu’on imagine, l’oiseau vole rarement juste pour voler. Il a toujours une bonne raison de le faire. Et, le plus souvent, il se limite à un territoire restreint. Un domaine qui correspond à sa taille. «Un aigle peut avoir un territoire de plus de 100 kilomètres carrés, quand un roitelet va déjà trouver beaucoup de pucerons sur un seul arbre et s’en tenir à quelques arbres rapprochés durant tout le printemps», explique François Turrian.

Le directeur romand de BirdLife est spécialement fasciné par les vols nuptiaux. «Certains oiseaux montent très haut dans le ciel et se laissent tomber en parachute, c’est très beau. Comme l’alouette, par exemple, qui vit dans les grandes plaines agricoles. Elle cercle haut dans les airs en chantant, puis elle se laisse tomber, toujours en chantant. Comme elle évolue dans des lieux complètement ouverts, impossible pour elle d’utiliser un arbre pour pousser la chansonnette. Ce ballet musical est magnifique.»

On a déjà évoqué le vol en piqué du faucon pèlerin qui, lorsqu’il chasse, atteint 300 km/h, ce qui fait de lui l’animal le plus rapide du monde. Une pensée encore pour le vol en festons du pigeon ramier «qui, au printemps, se laisse glisser, fait quelques battements d’ailes et remonte en chandelle». Là aussi, une prouesse à des fins de séduction.

Le nord est aussi une terre promise

Mais la grande affaire du vol, c’est, bien sûr, la migration. Question de survie lorsqu’il s’agit d’échapper à la disette de l’hiver européen. Pourtant, tous nos oiseaux ne migrent pas. Les moineaux, comme les mésanges, font partie des sédentaires qui se démènent aux jours mauvais pour trouver dans nos contrées de quoi subsister. La mésange mange des insectes à la belle saison, avant de se tourner vers les graines l’automne venu. A défaut de changer de lieux, elle adapte son régime alimentaire.

Les autres, deux tiers, migrent. Et logiquement, plus on s’éloigne de l’équateur, qui ne connaît pas de saison, donc pas de migration, plus la proportion de migrateurs augmente. Le petit pouillot fitis, par exemple, qui vit à la lisière de nos marais, a pu coloniser le nord de la Scandinavie ou la Sibérie. Des territoires hostiles neuf mois dans l’année, mais extrêmement riches en insectes l’été. Cet oiseau qui ne pèse que 8 grammes parvient à réaliser cette transhumance grâce à la vigueur de ses ailes pointues. Comme la plupart des migrateurs, il utilise le vol battu et doit accumuler de la graisse pour tenir sur la durée de la traversée.

Les charmes de la graisse

«Ces réserves de graisse constituent une des fascinations de la migration, salue François Turrian. De petits passereaux, comme le pouillot fitis, la fauvette des jardins ou le rossignol, séjournent en fin d’été sur les côtes de la Méditerranée pour accumuler de la graisse avant d’aborder le continent africain, car la graisse est un excellent carburant. Ces oiseaux partent de chez nous très tôt, parfois à fin juillet déjà. En l’espace de deux à trois semaines, ils augmentent leur poids d’un tiers en se gavant d’insectes et de fruits riches en lipides, comme les figues. Avec 1 gramme de graisse, que leur organisme est capable de convertir en liquide, ils peuvent couvrir 500 kilomètres en une nuit. Ils doivent, si possible, trouver des oasis ou se poser à l’ombre d’une dune pour rejoindre les savanes africaines. Là-bas, si tout va bien, les premières pluies arrivent en même temps qu’eux, amenant les insectes nécessaires à leur survie.»

Auparavant, les spécialistes pensaient que ces petits oiseaux migrateurs dénichaient un coin de savane où ils passaient tout l’hiver. En les baguant, ils se sont aperçus qu’ils parcouraient encore beaucoup de kilomètres sur ce continent. «J’ai eu la chance de passer plusieurs saisons en Afrique subsaharienne, au moment du retour des pluies, se souvient François Turrian. C’est impressionnant de voir qu’en un ou deux jours, on passe d’un univers désolé de poussière à un environnement bourdonnant, foisonnant de termites et de fourmis ailées.»

11 000 kilomètres sans se poser

Combien de temps mettent les oiseaux pour rejoindre l’Afrique? «Ça dépend des espèces. Certaines foncent, d’autres font beaucoup d’escales. Et d’autres varient les cadences entre l’aller et le retour.» A l’aller, certains oiseaux mettent le cap sur le Maroc, puis longent la côte Atlantique pour atteindre les savanes ou les forêts tropicales en un mois et demi. Au retour, ils coupent plus volontiers par le Sahara et font le trajet en deux semaines, pressés de retrouver leurs territoires de nidification. La migration a aussi ses champions. «Grâce à des balises, on a vu que des barges ont parcouru 11 000 kilomètres de l’Alaska en Océanie sans se poser. Huit jours en vol battu, c’est un exploit que l’on imaginait impossible il y a quelques années», souligne le spécialiste.

A l’inverse, il existe aussi des migrateurs à courte distance, qui partent seulement début octobre et restent en Europe, ou atteignent au plus loin l’Afrique du Nord. Ce sont les oiseaux à tendance granivore, dont le bec est conique comme les pinsons, chardonnerets, linottes, verdiers. A leurs côtés se trouvent quelques insectivores comme les bergeronnettes. Ils représentent environ un tiers des espèces migratrices et volent en groupe et de jour, sur de courtes distances et souvent à basse altitude.

Plutôt la nuit

Les autres, soit deux tiers des migrateurs, accomplissent de longues distances et privilégient le vol de nuit qui leur permet de traverser le Sahara par des températures plus clémentes que les 50 degrés diurnes. «Ces températures leur demanderaient de dépenser beaucoup trop d’énergie et d’eau. Voyager de nuit est aussi pratique pour se nourrir la journée et échapper à une partie des prédateurs», ajoute l’ornithologue, qui précise que certaines espèces comme la grue cendrée et les martinets noirs peuvent migrer de jour comme de nuit.

Les oiseaux voyagent-ils seuls, en famille ou en groupe? «Là aussi, c’est très variable. On trouve indifféremment des migrateurs en famille, en groupes de jeunes, en groupes d’adultes ou encore en groupes mélangés. Voyager en famille est plus le fait des canards, des oies et des cygnes.» En principe, les petits, lors de leur premier retour au pays, adoptent un nouveau territoire pour nidifier, à plus ou moins grande proximité de celui de leurs parents.

Famille, je te quitte

«Mais les oiseaux n’ont pas de liens familiaux semblables aux nôtres, souligne François Turrian. Une fois que les parents ont élevé leurs petits, chacun fait sa vie. Il n’est pas sûr qu’ils se reconnaissent s’ils sont amenés à se recroiser.» D’ailleurs, sur le modèle de cet anthropocentrisme un peu trompeur, quand on parle de «nos» oiseaux et de leur migration, il faut parfois faire attention. Car «nos» martinets passent plus de temps en Afrique, où ils séjournent neuf mois l’an, que chez nous, où ils se reproduisent.

A propos de reproduction, la migration est à la fois génétique et transmise. De manière innée, un oiseau migrateur sait quand il doit partir et dans quelle direction il doit aller. On a pu observer par exemple que le petit pouillot fitis, vers la fin juillet, est subitement saisi d’une agitation migratoire et qu’il est programmé pour voler en direction du sud-ouest. Par contre, il ne sait pas jusqu’où aller et c’est l’apprentissage auprès de ses aînés qui va lui indiquer quand s’arrêter ou comment corriger sa trajectoire.

La démocratie selon les étourneaux

Un trait spectaculaire de la migration? La manière dont les étourneaux voyagent en essaim. «Pour dissuader les prédateurs, ils peuvent être jusqu’à 30 000 côte à côte et, ce qui est fascinant, c’est qu’il n’y a pas de leader! Chaque étourneau calque ses mouvements sur l’étourneau qui est à côté de lui, intégrant les changements de cap dictés par les dangers. Les physiciens se sont inspirés de ces évolutions pour préciser la mécanique des fluides», sourit François Turrian.

L’extrême fidélité des migrateurs à leur lieu de reproduction reste encore largement nimbée de mystère. Comment des martinets, par exemple, arrivent-ils à accomplir le trajet jusqu’en Afrique du Sud, début août, et à revenir exactement au même endroit de nidification au mois de mai suivant? «On ne sait pas comment ils parviennent à une fidélité topographique si précise», déclare le spécialiste. Idem pour les hirondelles, qui retrouvent exactement le même emplacement de nidification à leur retour d’Afrique. «Ce n’est pas l’odorat, car les oiseaux sont plutôt faibles en la matière. On imagine que ces oiseaux sont sensibles à des repères visuels fournis par le paysage, mais on n’a pas encore trouvé lesquels.»

Des boussoles dans le bec

La question des repères amène à l’orientation. Comment les oiseaux tiennent-ils le cap de leur migration? En se fiant à la position du soleil, de jour, et à celle des astres, la nuit. Mais il a aussi été découvert plus récemment que les oiseaux étaient aussi sensibles au champ magnétique terrestre, à l’image de la boussole qui indique le nord. Les oiseaux sentent ce gradient du champ magnétique grâce à des cristaux de magnétite présents dans la base du bec, comme chez les pigeons, ou dans l’œil.

François Turrian explique, par ailleurs, qu’il y a un double processus de réactions: la photopériode indique à l’oiseau, via les mécanismes hormonaux, le moment de l’année où il doit partir. La sensibilité de l’oiseau à la lumière polarisée de l’aube et du crépuscule lui permet au quotidien de connaître sa position (comme pourrait le faire un GPS) et de la corriger si besoin. La recherche en est encore à ses débuts dans ce domaine, prévient le spécialiste.

La bague au doigt

L’occasion de rappeler que l’ornithologie est une science humble et vertueuse qui demande beaucoup de patience. Pour recueillir des données sur la migration, par exemple, les scientifiques recourent à l’observation directe en se postant aux détroits qu’empruntent les rapaces ou en observant le cercle lunaire sur lequel se détachent les vagues d’oiseaux qu’ils comptabilisent l’espace de quelques minutes pour estimer l’ensemble. D’autres recourent au baguage des oiseaux, première technique ayant permis de prouver l’existence des migrations. C’est un Danois, Hans Mortensen, qui, à la fin du XIXe siècle, a imaginé poser un petit anneau de métal autour du tarse (et non du doigt!) des oiseaux pour connaître leurs itinéraires.

Car on n’a pas toujours su expliquer la migration. «Chez les anciens, raconte notre spécialiste, parce que, subitement, on ne voyait plus les oiseaux – d’un jour à l’autre pour les hirondelles –, on pensait qu’ils plongeaient au fond des étangs pour aller y dormir pendant l’hiver. Ça peut paraître saugrenu aujourd’hui, mais ça n’a pas toujours été facile d’expliquer leur soudaine disparition en automne et leur retour au printemps.»


La ronde des expressions

Une hirondelle ne fait pas le printemps

Cette expression, signifiant qu’il ne faut pas tirer de conclusion de manière hâtive et sur la base d’un seul élément, trouve son premier emploi chez Aristote, au IVe siècle av. J.-C., signale Les-proverbes.fr. «Une seule hirondelle ne fait pas le printemps; un seul acte moral ne fait pas la vertu», dit en substance le philosophe grec qui s’est inspiré d’une fable d’Esope pour l’image de l’hirondelle et développe son concept de prudence de manière plus étoffée dans son Ethique à Nicomaque. Chez les Amérindiens, la même idée se traduit par «une averse ne fait pas la moisson», tandis qu’en Côte d'Ivoire, on estime qu'«un seul brin de paille ne balaie pas une maison».


La citation

«Soyez comme l’oiseau posé pour un instant sur des rameaux trop frêles qui sent plier la branche, et qui chante pourtant, sachant qu’il a des ailes.» Victor Hugo