La globalisation a ouvert beaucoup plus grand les frontières aux biens qu'aux personnes. Une telle inégalité de traitement s'explique mais elle ne pourra pas durer longtemps encore, tant les mouvements des uns et des autres sont intrinsèquement liés. L'avertissement sort du dernier rapport de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), «World Migration 2008», présenté vendredi dernier à Genève.

Quelques chiffres histoire de planter le décor. De 1960 à nos jours, le commerce mondial s'est développé de 5,5% par an pour passer de un billion de dollars d'exportations globales à dix billions - un taux de croissance très supérieur à celui de la richesse mondiale qui a été pendant la période de 3,1% par an. Les investissements à l'étranger ont aussi connu une très forte hausse depuis 1980 au point d'atteindre en 2005 les 916 milliards de dollars.

Les migrants internationaux se sont aussi multipliés de manière spectaculaire, reconnaît l'OIM. Le monde en compte aujourd'hui quelque 200 millions, soit deux fois et demi plus qu'en 1965. Mais si un tel chiffre est important en valeur absolue, il reste modeste en valeur comparée. Il ne représente que 3% de la force de travail globale, quand les exportations de biens ou les investissements à l'étranger constituent des parts quatre à cinq fois plus importantes au sein de leurs domaines respectifs.

Ces différentes réalités ne sont pas facilement comparables. Il n'empêche, rappelle le document: lors des étapes précédentes de la globalisation, en particulier celle datant de la fin du XIXe au début du XXe siècle, la mobilité humaine avait, par contraste, «étroitement accompagné l'explosion du commerce».

De fait, cette mobilité pourrait être sensiblement plus forte qu'elle ne l'est aujourd'hui. «La mondialisation a besoin de la migration de façon structurelle», explique Jean-Philippe Chauzy, porte-parole de l'OIM. Il y a une demande inassouvie en professionnels de haut niveau comme en personnel très modeste dans de nombreux pays du monde. A l'opposé, il existe une offre importante de travailleurs de tous niveaux prêts à s'expatrier pour bénéficier d'un meilleur salaire ou mener une existence plus sûre ou plus confortable.

L'évolution démographique de l'humanité va encore renforcer ce genre de complémentarité. Dans les pays développés, la population des 20 à 64 ans devrait diminuer de 23%, soit de 741 millions à 571 millions d'ici à 2050. Or, la même tranche d'âge s'apprête à croître de 300% en Afrique, de 40% en Asie et de 45% en Amérique latine pour passer respectivement au cours de cette période de 408 millions à 1,12 milliard, de 2,21 à 3,08 milliards et de 303 à 441 millions. Conclusion: ces quatre prochaines décennies, le monde en développement est susceptible de fournir autant de personnes en âge de travailler que le monde développé pourrait en nécessiter.

L'OIM est loin de recommander une ouverture inconditionnelle des frontières. Mais elle regrette que la mobilité des personnes ne soit pas davantage discutée. Et cite l'exemple de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), créée pour «s'assurer que les impacts négatifs et positifs de la libéralisation du négoce seraient partagés équitablement».

«Une globalisation en expansion requiert l'élaboration de nouvelles manières d'appréhender le monde du travail dans ses dimensions domestique et internationale, notamment un intérêt plus marqué pour la consultation et la coopération», conseille le rapport. Avant de proposer une «feuille de route» dont l'un des premiers objectifs serait de lancer et d'alimenter la discussion sur le sujet au niveau planétaire.

Les auteurs du document considèrent peu probables que les Etats, qui ont jusqu'ici appréhendé le problème d'un point de vue «essentiellement domestique», se décident du jour au lendemain à prendre des mesures globales. Même s'il existe depuis l'an dernier un Forum mondial sur la migration et le développement, qui permet de discuter du sujet en commun. Ils misent dans un premier temps sur des instances régionales comme l'Union européenne pour multiplier les expériences, puis, le cas échéant, faire école autour d'elles.

L'OIM y croit. «Le mouvement est inéluctable, assure Jean-Philippe Chauzy. Et aucune crise n'y changera rien. Il vaut mieux accorder politique et réalité.»