Aux côtés de Bacchus, Palès et autres figures incontournables de la Fête des Vignerons, il est un nouveau personnage qui est apparu sur le tard et qui n'a pas encore fait beaucoup parler de lui. Psyphilos, philosophe de la Fête, tels sont ses nom et titre, ne jouera pas dans les arènes imposantes qui trônent maintenant au cœur de Vevey tel un vaisseau spatial en transit. Psyphilos d'ailleurs ne jouera pas, il sera tout simplement lui-même, à savoir Mike Ingle, animateur socioculturel veveysan. Psyphilos – contraction de psychologue et philosophe – aura la rue pour théâtre. Son entrée en scène se fera dès que les derniers accords du spectacle retentiront et que le flot des spectateurs se déversera dans la ville.

Comme on le sait, outre le spectacle lui-même, le metteur en scène François Rochaix a soigné l'après-représentation. Pour éviter l'effet ville morte après l'émotion collective, pour aussi permettre au plus grand nombre de vivre la Fête, une quinzaine de spectacles et de concerts gratuits, disséminés dans Vevey, prolongeront les festivités. Parmi les animations prévues pour cette Ville en fête, il en est une qui sort un peu du lot. Le Hyde Park Corner, situé dans le jardin du Rivage, sera le lieu des prises de parole spontanées: «Comme dans les années 60 à Londres, on pourra en toute liberté y chanter une chanson, lire un poème, danser ou mimer, faire un discours ou dire publiquement quelque chose que l'on a au fond du cœur», explique François Rochaix.

Mais, sachant qu'il n'y a souvent rien de plus paralysant que la liberté, François Rochaix a prévu un stimulateur de courage en la personne de Mike Ingle: «C'est de là que tout est parti. Puis, à force de discuter, nous avons imaginé avec François Rochaix un personnage à part entière dont la fonction et le terrain d'action débordent largement du périmètre du Hyde Park Corner. Psyphilos pourra surgir dès l'aube sur un toit de la ville ou au cœur de la nuit dans un caveau bondé», raconte Mike Ingle. Ce personnage sera celui, oublié, du fou du roi, du gratteur d'apparences, du poseur de questions à la Socrate, de l'écouteur d'états d'âme.

Car il ne faudrait pas se méprendre, même si elle ne se produit que tous les vingt-cinq ans, la Fête des Vignerons est bien le carnaval du Pays de Vaud, voire du bassin lémanique. Or qui dit carnaval dit mise à bas des barrières sociales, mise à nu des personnalités, expression des passions, des pulsions, etc. Face à la marée d'émotions plus ou moins avinées, Psyphilos se tiendra dans son costume dûment dessiné par Catherine Zuber, conceptrice des costumes du spectacle. Dans une toge très «philosophe grec des années 2050», coiffé d'une toque imposante, Mike Ingle va mettre en scène des happenings, des sketches et improviser selon la tournure des événements.

«C'est un fabuleux terrain d'expériences pour moi», se réjouit Psyphilos. La rue, le Veveysan connaît. Formé à l'Ecole d'études sociales et pédagogiques de Lausanne, il devient pendant près de six ans animateur social pour la Ligue valaisanne contre les toxicomanies. «J'ai toujours pratiqué ce métier en étant sur le terrain, dans la ville. Mon bureau, c'étaient les bars, les bancs, les foyers, les avenues», explique-t-il. La Ville de Vevey en fait ensuite son animateur de jeunesse pendant cinq ans. Mike Ingle lance alors Animai, mini-festival convivial, et les Veillées à la maison. La formule de ces dernières se poursuit toujours et voit des soirées à thème (rapports hommes-femmes, rapports parents-enfants, etc.) se tenir chez des particuliers et réunir le vieux professeur, la grand-mère gâteau, le jeune en crise, le cadre suroccuppé, l'étudiante engagée, etc.

Au fil de ses années d'expérience et de ses rencontres, Mike Ingle a échafaudé une méthode d'orientation individuelle qui permet à tout un chacun de faire le point sur sa vie, de jeter un regard neuf sur ses choix et de prendre de nouvelles directions si nécessaires. Cette trouvaille, qu'il a baptisée Libre animateur, il l'a peaufinée au sein de l'Ecole de perfectionnement du canton de Vaud, qui accueille des élèves en difficulté. «On prend un morceau de papier, on dessine un cercle que l'on divise en trois parties égales. Dans le premier tiers, la personne inscrit ses besoins satisfaits ou non. Dans le deuxième, elle dresse la liste de ses valeurs, de ce en quoi elle croit. Dans le troisième, elle rend compte de sa réalité ou comment ses besoins trouvent réponse ou non dans son quotidien.» Tel est le point de départ de ce que Mike Ingle décrit comme un voyage de conquête de soi.

Il n'est pas impossible que Psyphilos dessine sur le trottoir, au détour d'une ruelle, le cercle à trois cases… Ou qu'il lance, du haut d'un toit, qu'il est bon parfois de regarder sa vie de haut.