Fashion week

A Milan, la mode face à sa conscience

La semaine passée, lors de la fashion week italienne, les créateurs cherchaient tant bien que mal une façon de converser avec la société citoyenne

Une seule silhouette vous manque et tout est dépeuplé. Au premier jour de la Fashion Week de Milan, mercredi 20 février, la communauté mode se réveillait sonnée par la disparition de Karl Lagerfeld. La mine défaite et le cœur serré, direction Fendi où, pour la première fois depuis 1965, la maison italienne défilait sans son directeur créatif. C’est pourtant bien l’esprit du couturier allemand qui dominait cette collection hivernale aux accents élégiaques.

Lire aussi:  Karl Lagerfeld, le dernier empereur de la mode

Les clins d’œil à sa propre allure d’abord, comme ces hauts cols amidonnés à bouts pointus. Les marottes stylistiques de «Karl» ensuite: les épaules pagodes, les vestes aux coupes chirurgicales, les mosaïques de fourrure rasées ou encore les cuirs perforés au laser. Il y avait aussi le logo «Kaligraphy» dessiné par Lagerfeld en 1981, morceau d’histoire reproduit à même les boutonnières ou les collants opaques.

L’ensemble était d’une élégance folle. Et terriblement émouvant. Le Kaiser détestait les larmes, elles dévalaient les visages. A la fin du défilé était diffusé l’extrait d’un documentaire de Loïc Prigent dédié à la complicité créative entre le Kaiser et la maison italienne. «Cinquante ans passés chez Fendi, c’est incroyable. En êtes-vous fier?» demande le journaliste français. Lagerfeld, incisif: «Je n’y pense pas. Moi, c’est aujourd’hui, demain et peut-être après-demain… Je ne comprends pas cette folie du passé. Je ne suis pas une attraction, je ne suis pas la femme à barbe!» Le mot d’ordre est donné: aller de l’avant.

Déni de réalité

Aller de l’avant, mais comment? A la sortie du défilé Fendi, des manifestants protestaient avec véhémence contre l’usage de la fourrure, une tradition dans la maison italienne. «Comment osent-ils, un jour pareil», s’offusque une journaliste. Cette scène n’a rien de banal. Elle met en lumière le fossé qui se creuse entre l’univers du luxe et la société citoyenne. A l’heure des marches pour le climat et les droits des femmes, des tensions migratoires et des résurgences racistes, la mode semble parfois démunie, comme incapable de participer de façon pertinente aux conversations du monde.

En novembre dernier, Dolce & Gabbana s’est mis le marché chinois à dos en diffusant une campagne de communication ouvertement orientaliste. Quelques semaines plus tard, la foudre fashion s’abattait sur Prada et Gucci, qui ont chacun commercialisé une création évoquant – volontairement ou non – une caricature stéréotypée de personne noire. Sans compter Burberry, qui a eu le mauvais goût de faire défiler des sweaters agrémentés de cordes à nœuds coulants, un plaidoyer pour le suicide selon certains.

Lire également:  En Chine, le luxe collectionne les boulettes

Une mode intelligente

Mode et réalité seraient-elles devenues antinomiques? Dans une interview accordée au site spécialisé Business of Fashion, Miuccia Prada reconnaît qu’il est difficile pour la mode de dire quelque chose d’intelligent «sans paraître superficielle». Mais pas question de baisser les bras. Pour l’automne-hiver 2019-2020, la directrice artistique de Prada a imaginé une collection défiant tous les clichés sur les femmes, l’amour et la violence.

Sur fond de Marilyn Manson remixé, le romantisme d’une jupe ou d’une cape en dentelle venait se heurter aux grosses bottes de combat, les souliers pailletés façon Magicien d’Oz dialoguaient avec des ensembles militaires parfaitement cintrés. De fabuleuses robes aux drapés couture? Oui, mais taillées dans d’épais feutres, de ceux qui façonnent d’habitude les vestes et les ambitions masculines. Une tête de Frankenstein par-ci, des tulipes fanées par-là. Avec leurs faux airs de Mercredi, la macabre fille de la famille Adams, les héroïnes Prada traversent l’époque comme d’autres vont à la guerre: avec hargne et courage, mais sans jamais perdre de vue ce suprême idéal qu’est l’amour.

Chez Marni, la complexité féminine a pris une forme beaucoup moins convaincante. Dans une ambiance apocalyptique, le designer Francesco Risso a présenté des silhouettes gothico-sensuelles, à mi-chemin entre le sadomasochisme et une bourgeoisie déchue. Il y avait du rouge et du noir, du noir et du rouge, du blanc aussi. De longues robes en soie trop compliquées pour être portées, trop de couches, trop de tissu déstructuré, trop de breloques bling-bling, même pour aller danser.

Doudounes inclusives

Pour répondre à l’époque, faut-il que la mode se fasse ouvertement sociologue ou philosophe politique? Rien n’est moins sûr. En particulier à Milan, où le style ne s’encombre pas de circonvolutions intellectuelles. Ici, les vêtements sont généralement pris pour ce qu’ils sont: des vêtements. Une armure permettant d’adoucir son passage sur terre, de découvrir de nouveaux horizons. Prenez Moncler, une marque italienne d’origine française essentiellement connue pour ses doudounes de luxe.

Pour ouvrir le champ des possibles créatifs, son PDG Remo Ruffini a inauguré l’année passée Moncler Genius, un studio créatif qui co-opte chaque saison les designers les plus pointus du moment. Les sept collaborations de l’hiver prochain étaient présentées sous les arches de la gare de Milan. Dans une ambiance chaotique, les invités déambulaient dans des halls plongés dans la pénombre.

Hystérie autour des créations de Pierpaolo Piccioli. Pour Moncler, le directeur artistique de Valentino a imaginé des robes-cocons aux volumes démentiels, comme si Catherine de Médicis s’était entichée d’un esquimau. Les couleurs solaires et les motifs tribaux rappelaient l’Ethiopie natale du mannequin Liya Kebede, également associée au projet. L’héritage des montagnes française, l’opulence de la Renaissance italienne et l’artisanat africains: en connectant ces diversités par le seul geste créatif, Pierpaolo Piccioli nous rappelle que la beauté suffit parfois à abattre les cloisons des préjugés.

Mémoire constante

Au milieu des années 1970, Giorgio Armani a, lui, révolutionné la mode en libérant les hommes des montages tailleurs rigides. Déstructurée et sans doublure, fluide et flexible, la désormais célèbre veste Armani permettait d’être élégant au quotidien, un concept alors inédit et très vite adopté par les femmes. Resté indépendant, le fringant créateur de 84 ans est aujourd’hui à la tête d’un empire qui compte plusieurs lignes de vêtements et de parfums, mais aussi une ligne de mobilier, des restaurants et des hôtels à travers le monde.

Un certain sens de la constance donc, qui se retrouvait lors du défilé Giorgio Armani. Véritable ode à la couleur bleue, la collection aux accents couture alliait minimalisme des coupes et opulence des matières telles que la soie ou le velours. Chapkas, pantalons taillés façon Jodhpur et cols Mao dessinaient des paysages d’Orient. Très formelle, cette présentation avait quelque chose d’étrangement familier. Comme si, à défaut de se renouveler, le designer était parvenu à imprimer sa patte dans l’inconscient collectif de la mode. Et cette mémoire continue de s’écrire.

Publicité