Petit face à l'immense écran de la piazza Grande, mais toujours ministre. Cette année, Pascal Couchepin a mené son périple locarnais dans une ambiance fort différente de l'an passé. Le ministre du cinéma, entre autres affaires, a pris les décisions politiques, il laisse maintenant à ses nouveaux sergents – Jean-Frédéric Jauslin, à la tête de l'Office fédéral de la culture (OFC), et Nicolas Bideau, chef de la section cinéma de l'OFC – le soin de traduire ses intentions. Reste à cerner le cinéphile Couchepin, qui se garde toutefois bien d'indiquer une direction pour le septième art helvétique.

Vendredi, le radical enchaîne une conférence de presse, un déjeuner au Monte Verità, puis l'apéritif de l'OFC, où il laisse l'office de la parole à Jean-Frédéric Jauslin. Ce soir-là, restait encore un gala. «Il s'impatiente, il n'arrête pas de nous dire qu'il veut voir des films», glissent ses proches. La visite de Pascal Couchepin relevait des relations publiques: pas de séances de travail, et surtout, cette année, pas de querelle entre conseillers fédéraux comme ce fut le cas l'année passée, Micheline Calmy-Rey et Joseph Deiss s'étant aussi rendus à Locarno en visite officielle.

Arrivé jeudi, il s'empresse de demander conseil à Irene Bignardi, la directrice du festival. Elle coche de nombreux films sur le programme, il pose des questions, forge son programme. Eclectique. Le festivalier Couchepin verra d'abord Giovinezza, Giovinezza, de Franco Rossi (1969), inclus dans l'hommage au chef opérateur Vittorio Storaro, puis, sur la piazza Grande, Zaïna, cavalière de l'Atlas, évocation des féeries orientales – «Beau, mais limité par un scénario prévisible», commentera plus tard le radical. Suivront On a clear Day, histoire d'un chômeur qui veut traverser la Manche à la nage, apprécié moyennement; 20 centimètres, comédie musicale sur un transsexuel («sympathique»), et The Stranger, dans la rétrospective Orson Welles dont le Valaisan achète les films en DVD au fur et à mesure de leurs sorties. Enfin, samedi soir, le dernier Wim Wenders sur la piazza Grande, Don't come knocking, très apprécié. Une projection mondaine, en compagnie de Gerhard Schröder, Samuel Schmid et de nombreux «cervelat prominenz».

Questionné l'année passée par Le Temps, Pascal Couchepin affiche une cinéphilie précoce et classique. Il suivait le ciné-club de son collège, puis s'est plongé dans Eisenstein et Sergueï Paradjanov, le néoréalisme italien, Hitchcock – il confesse d'ailleurs une «fascination» pour Anthony Perkins dans Psychose. Sur le flanc suisse, il citait Mais im Bundeshuus et Mein Name ist Bach. Depuis, il reconnaît ne pas avoir vu beaucoup de films suisses, «quelques documentaires» et Tout un hiver sans feu, de Greg Zglinski – «celui-là, je l'ai beaucoup aimé;

j'ai été moins convaincu, par contre, par Die Vogelpredigt de Clemens Klopfenstein. Je compte sur Nicolas Bideau pour me tirer dans les salles et me montrer les films».

Pour le chef du Département de l'intérieur, le cinéma représente une responsabilité spéciale. Le seul domaine culturel qui relève directement de la Confédération, ainsi qu'un milieu agité. Le séjour locarnais condense ce mélange de petit prestige culturel et de négociations marchandes. Ruth Dreifuss arrondissait les angles, avançait à pas de loup. Pascal Couchepin a commencé par ne pas s'en occuper – l'AVS ou les coûts de la santé ont un caractère un peu plus prioritaire –, avant de faire éclater son désaccord l'année passée, avec les conséquences qu'on connaît: coup de sac pour deux responsables de l'OFC.

Fort de son idée de soutien libéral de la culture, il reste en retrait de toute orientation à propos de la production. On feinte: un type de cinéma lui parle-t-il davantage? «Les films qui réunissent une dimension épique et un questionnement personnel, comme tous ceux de Bergman. J'apprécie aussi un certain cinéma américain qui, là aussi, parvient à aborder de grands thèmes tout en restant soucieux des résonances individuelles.»

En matière de soutien au cinéma, existe-t-il des modèles, comme les démarches de la Belgique ou du Danemark, souvent citées? «Les petits pays ont des talents particuliers, voyez comme la Suisse est très avancée dans le design – ce qu'on ignore souvent dans le pays, d'ailleurs. Mais l'Etat ne peut pas générer, comme par un miracle de la génétique, des cinéastes prometteurs. Il peut en revanche aider à les faire émerger.»

Un souvenir pourtant raconte la perspective du ministre. Lorsqu'on aborde les premiers films qu'il a vus, Pascal Couchepin mentionne avec une nostalgie manifeste un cinéclub pour enfants des années 50, le Fip Fop, que soutenait Nestlé. Dans sa politique générale pour la culture, le conseiller fédéral d'aujourd'hui ne cesse d'évoquer l'accès aux œuvres artistiques: l'offre est énorme, mais la demande reste à stimuler, dit-il à l'envi. Et comme de juste, il mentionne notamment en exemple la Lanterne Magique, le ciné-club pour enfants. Cinéphile et toujours ministre.