Walter Zapp avait étendu son long corps fatigué sur un divan, il avait fermé les yeux, puis il s'était lancé dans l'histoire étonnante de sa vie. C'était à l'automne 1998. L'ingénieur autodidacte habitait alors un petit appartement à Heerburg, dans le canton de Saint-Gall. Plus tard, il a vécu chez son fils, près de Bâle, dans une maison où il s'est éteint le 17 juillet, comme le signalait hier la NZZ am Sonntag.

Au bout d'un moment, il avait soupiré: «Lorsque j'ai conçu le Minox, je n'ai pas anticipé son utilisation dans l'espionnage. Mais je m'en suis rendu compte très vite. Cela a été une horreur. J'ai toujours refusé de voir les films dans lesquels apparaît mon appareil. Ma seule consolation est que durant la guerre froide, il a été aussi utile au monde libre.»

Walter Zapp était l'inventeur de ce qui a longtemps été le plus petit appareil photo au monde, le Minox. Un appareil rectangulaire qui tient dans la paume d'une main, prend d'excellentes images au format 8 X 11 mm et qui s'est vendu depuis 1938 à un million d'exemplaires. Même si le Minox a surtout été plébiscité par un public d'amateurs avertis, sa notoriété a été nourrie par son emploi intensif dans l'espionnage. Les services de renseignement de toute obédience en ont tiré parti pendant la Deuxième Guerre mondiale et surtout pendant la guerre froide, dont l'appareil est devenu l'un des symboles. En fait, le succès du Minox dans les batailles de l'ombre, celles qui se jouaient à coups de documents dérobés, a commencé juste avant la guerre, dès que les premiers exemplaires de l'appareil miniature sont sortis de l'usine de Riga, en Lettonie. La capacité de l'objet à être dissimulé et à photographier des documents à une distance de 20 cm a été vite remarquée. L'un de ses premiers acheteurs était un membre des services secrets français. A vrai dire, une bonne part des 17 500 Minox produits avant le conflit mondial a été acquise par les services d'espionnage des pays qui s'apprêtaient à entrer en guerre. Plus tard, dans les années cinquante et soixante, le KGB, la Stasi ou la CIA commandaient la merveille optique par lots entiers.

Son emploi par les espions s'est prolongé tard dans la guerre froide. John Walker, un officier du chiffre de l'US Navy, a dès 1968 renseigné les Soviétiques grâce à son Minox, les prévenant par exemple de l'imminence des raids aériens américains sur le Nord-Vietnam. En 1977, Christopher Boyce, un Américain qui travaillait pour le KGB dans le domaine des satellites de communication, a été arrêté après que la CIA eut trouvé des microfilms de Minox chez lui.

Comme de juste, dès 1948 (Appelez Nord avec James Stewart), le minuscule appareil a figuré dans une quantité de films d'espionnage, notamment dans la série des James Bond. Certains d'entre eux s'inspirent d'événements avérés. Un Minox a été retrouvé dans les affaires personnelles du tueur Lee Harvey Oswald après l'assassinat de John Kennedy à Dallas. Le fait est évoqué par Oliver Stone dans son JFK, bien que les passionnés du Minox – il en existe dans le monde entier, et depuis longtemps – aient reproché au réalisateur son coupable anachronisme: Oswald avait un Minox III, mais l'acteur Gary Oldman, qui interprète l'assassin du président américain, tient dans le film un Minox C…

D'origine allemande, Walter Zapp est né le 4 septembre 1905 en Lettonie. Il a une enfance rêveuse, ponctuée de maladies nerveuses et s'intéresse rapidement à l'optique. Il effectue un apprentissage chez un photographe de Riga. En 1922, le jeune homme a l'intuition d'un petit appareil photo dont l'image serait si petite qu'elle offrirait la possibilité d'une grande profondeur de champ et d'une courte focale. La commercialisation en 1925 du Leica 24 x 36 ne le décourage pas: Walter Zapp estime pouvoir faire beaucoup mieux. Il mettra des années à concrétiser son rêve, un pari optique longtemps jugé irréaliste. L'appui décisif du président letton Karlis Ulmanis permet à Walter Zapp de se lancer en 1938 dans la fabrication de sa merveille, perçue à sa sortie comme un sommet de l'art de la microtechnique. L'appareil est alors distribué dans le monde entier, Etats-Unis compris, dont l'importateur exige en vain que la fabrique de Riga lui fournisse tout de suite 100 000 exemplaires.

La guerre interrompt l'assemblage des Minox. Les Soviétiques envahissent la Lettonie et veulent envoyer Walter Zapp dans un institut technique de Moscou. Celui-ci préfère fuir à Berlin, le premier exemplaire de son appareil en poche. C'est en Allemagne, à Wetzlar, qu'il fera repartir dès 1948 la production de sa géniale invention. Emigré en Suisse il y a une quarantaine d'années à la suite d'un différend financier avec la nouvelle direction de Minox, Walter Zapp a longtemps vécu de travaux alimentaires dans le domaine de l'optique. Même s'il ne se vend plus guère, son appareil se fabrique toujours.