Dans l'histoire tourmentée de Charles et de feue Diana, il y eut un tournant insuffisamment relevé par la presse «people»: le prince renonça un jour à ses vestes informes de tweed caca d'oie, ainsi qu'à ses pantalons défoncés. Il devint élégant en toutes circonstances, presque beau, dans des complets du faiseur, à l'étoffe soyeuse, sobrement cravaté et chemisé. La princesse avait gagné. L'influence des femmes sur l'habillement masculin, et plus largement sur son apparence générale, est en effet déterminante. C'est ce que montre Jane Hervé dans un récent ouvrage sur la coquetterie masculine *.

Un homme croit s'habiller pour des raisons qui lui sont propres: parce qu'il le faut bien, pour lui-même, pour faire sérieux, pour satisfaire le fantasme de «s'imaginer autrement», pour séduire, pour tenir son rang. S'il s'habille à la va-comme-je-te-pousse, s'il jure que rien ne le rase autant que de s'acheter des habits, si au contraire il se montre tatillon sur le moindre détail de son vêtement, c'est d'abord à Maman qu'il le doit. Si plus tard, il renâcle à la mainmise de sa femme sur sa garde-robe, c'est, note l'auteur, qu'il «prolonge le refus ancien d'une dictature maternelle mal supportée». Tout dépend de la façon dont il a viré sa cuti et, surtout, comment Madame mère a inculqué au petit garçon qu'il était alors «une certaine manière d'être et d'être vu».

Combien d'hommes renâclent, à l'âge adulte, à porter un pull. Croit-on qu'ils aient trop chaud? C'est au contraire qu'ils gardent, enfoui dans leur mémoire, le souvenir de ces tricots-maison que l'amour maternel leur imposait, quand ce n'était pas – pour les plus de 60 ans – la petite culotte, «une maille à l'endroit, une maille à l'envers», dont leur mère, insensible au ridicule, les affublait. A l'inverse, d'autres ne jurent que par les pulls domestiques, «plus solides, plus doux» que ceux du commerce, dans lesquels ils retrouvent «le cœur de maman, magique et protecteur».

Autre sujet de méditation, d'où vient que la coquetterie masculine s'arrête souvent à mi-mollet, négligeant totalement le plus précieux ami de l'homme, le pied? Jane Hervé n'aborde pas le sujet sous cet angle-là, mais il n'est pas interdit de lever les yeux de son bouquin et de regarder autour de soi – au ras du sol, sous une table de conférence, dans le train, au bistrot – pour se faire une opinion: neuf hommes sur dix n'aiment pas leurs ripatons, ils s'en accommodent.

Voyez leurs chaussettes. Que dis-je: leurs soquettes! Tirebouchonnées ou tirées péniblement au-dessus de la malléole, verdâtres, brunâtres, grisouilles, elles exhibent, dès que le porteur est en position assise, une section importante – le tibia velu – d'une anatomie qui ne se conçoit qu'intégralement dévêtue ou entièrement dissimulée par une sobre chaussette à mi-mollet. Rien en effet n'est plus séduisant qu'une cheville bien prise dans une longue chaussette de laine ou de fil d'Ecosse – sans parler de la soie pour les mollets les plus rafinés. Encore faut-il que Maman y ait été sensible plus qu'aux effluves de son fiston dans le sac de linge sale et qu'elle n'ait pas ravalé l'innocent accessoire au rang d'intouchable – donc de quantité négligeable dans l'esprit de son rejeton.

Et les chaussures, regarde-t-on assez les chaussures quand on veut se faire une opinion sur le potentiel sensuel d'un éventuel partenaire, ou l'ardeur au travail d'un demandeur d'emploi? Là encore, 90% de nos compagnons n'entretiennent aucun rapport avec l'étui qu'ils se mettent au pied chaque matin. Jamais ciré, le cuir en est terne, griffé, avachi, le talon éculé, quand par extraordinaire la semelle n'affiche pas encore l'étiquette de la nouvelle paire de godasses que Monsieur s'est finalement résolu à acheter.

Que dire de pareil désinvestissement pour ce qui reste pourtant la cerise sur le gâteau de l'élégance masculine? Sans doute Maman y est-elle encore pour quelque chose: désespérée devant les pieds du petit qui n'arrêtaient pas de grandir, elle s'est bornée à ne lui acheter qu'une paire de souliers à la fois, instillant ainsi dans le subconscient de son fiston que c'est ainsi qu'on se chausse et pas autrement.

A moins que, et on retrouve là Jane Hervé, ce grand enfant qu'est l'homme n'ait été touché au cœur «par la première pièce de l'habillement maternel, vue du bas par le bébé qui rampe au sol» et en ait conçu une passion pour la protection de ses orteils. Ainsi ce psychanalyste qui tient «le journal intime détaillé de chacune de ses paires de chaussures»: «Soulier No 75, derby, noir, acheté à Madrid, le 9 janvier 1987, 18 heures». Ou ce garde du corps qui «se sent invincible» dans ses chaussures de luxe, ou ce collectionneur de 500 paires, qui «regrette de ne pas être un mille-pattes».

Tout aussi révélateur est le rapport qu'entretient l'homme avec la cravate. «Corde du pendu» pour l'un, «miroir de l'âme» pour l'autre, «cache-sexe symbolique» pour un autre encore, la cravate, elle, «ramène inéluctablement au père». Elle étouffe la créativité des uns – les plus rétifs à l'accessoire. Pour d'autres – songeons à Clinton et aux cadeaux de Monica – elle est un clin d'œil. L'extraverti aura, lui, «un faible pour les couleurs vives et les motifs audacieux», le carriériste «pour les raies grimpant à l'oblique», le «gonflé» pour les maximotifs.

Les femmes trouveront dans ce livre divertissant ample matière à réflexion, à défaut d'une réponse aux questions sur lesquelles elles butent pratiquement toutes dans leur relation au vêtement de leur partenaire, cette «parole silencieuse dans le couple».

Tenez, ce que la compagne ou l'épouse croit être de «l'altruisme» envers celui «qui doit tenir un rang social ou professionnel» et qui l'amène à lui prodiguer des conseils ou à l'accompagner dans les magasins, n'est souvent qu'un «désir de pouponner». Pis, pour telle autre, sans qu'elle le sache, c'est le désir de «transformer» son homme qui l'anime – sur quoi, devant la force d'inertie de certains, elle devrait peut-être envisager tout bonnement un changement de… partenaire.

* La coquetterie masculine, l'homme mis à nu. Editions du Félin.