Lorsqu'elle monte sur scène pour présenter un film, le contraste est total. Ce brin de femme frêle va introduire son audience à une horreur sans nom, une histoire de zombies, de criminels tordus ou de science-fiction hasardeuse. Elle parle d'une voix rauque, avec ce ton hésitant, presque interrogateur, des vrais passionnés.

Anaïs Emery, jeune maman de 28 ans, directrice artistique du Festival international du film fantastique de Neuchâtel, dont la sixième édition a lieu ces jours. Une aventure magistrale, née du pari de quelques amateurs du genre (elle-même, Olivier Müller et Pierre-Yves Jeanneret). Elle s'apprête en outre à prendre la direction de l'un des grands rendez-vous européens de la science-fiction, les Utopiales de Nantes. Une imposante convention de littérature et de cinéma, et une colonie helvétique, puisque jusqu'ici, c'est le directeur de la Maison d'Ailleurs d'Yverdon, Patrick Gyger, qui pilotait la manifestation. Les Suisses de l'imaginaire tissent leur toile.

C'est d'ailleurs ce qu'a dû faire Anaïs Emery: «Lorsque l'on crée un festival en étant totalement en dehors de ce milieu, on doit se constituer un carnet d'adresses en partant de rien, et trouver le moyen d'atteindre les gens que l'on veut inviter.» Pour un festival qui a lieu début juillet, le travail commence en novembre au plus tard. L'insertion rapide du NIFFF dans la Fédération européenne des festivals de films fantastiques, aux côtés de Bruxelles ou Sitges en Espagne, a propulsé la petite manifestation neuchâteloise et ouvert un réseau précieux.

Anaïs Emery se dit «Neuchâteloise pur beurre», étant née et ayant grandi dans cette ville. Elle fait deux ans à la section d'art dramatique du Conservatoire de Lausanne, ancêtre de la Haute Ecole de théâtre. Elle étudie aussi en Lettres à Lausanne, dans le cursus d'histoire et esthétique du cinéma, où elle rencontre ses futurs complices et où l'idée du NIFFF balbutie soudain.

Le fantastique n'est pourtant pas une passion d'enfance ou même d'adolescence. La directrice cite «les contes pour enfants» comme premier contact avec le genre. La découverte de Vampyr de Carl Theodor Dreyer (1931) provoque l'étincelle. Naissance d'une cinéphilie spécialisée, grande séance de rattrapage avec ses passages obligés - «les jaquettes René Château!»s rigole-t-elle, allusion à un éditeur de vidéo naguère culte, qui assurait alors sur ses pochettes que Massacre à la tronçonneuse est «le film qui ne passera jamais à télévision».

L'épouvante? Un reflet déformé du réel, annonce la jeune femme. «Le gore représente une manière burlesque de voir la société, voire une forme de critique sociale. Bien qu'on connaisse les ficelles du genre, je sursaute toujours lors d'effets sonores dans un film...» Elle prend un plaisir particulier dans la confection des rétrospectives, qui sont devenues la marque de fabrique de la manifestation, des exotismes genre Dracula pakistanais à la science-fiction des pays de l'Est. «C'est un peu l'identité du festival, nous essayons d'apporter un point de vue neuf, une manière d'insérer le fantastique dans l'histoire du cinéma.» Cette année, les superhéros sont à la fête et, comme toujours au NIFFF, dans la plus grande diversité géographique. La directrice est ainsi fière de présenter deux œuvres turques: «Cela fait des années que nous essayons de trouver des films de ce pays, mais hormis les filmographies de grands auteurs, la conscience du patrimoine n'est pas dans les priorités.»

Cette édition 2006 sera spéciale pour Anaïs Emery. Elle vit «le grand bonheur» avec la petite Ellie, née il y a 10 semaines. La maman relève spontanément qu'elle était enceinte lorsqu'elle visionnait des horreurs à Berlin, cet hiver: «Le gore et la naissance sont les deux traumatismes des hommes», lance-t-elle. Etant mère, son regard sur la violence des films changera-t-il? Entre Cannes, Berlin, Sitges et Udine (festival italien dédié à l'Extrême-Orient), la programmatrice voit quelque 200 films pour préparer le menu général du festival et, parmi eux, de nombreuses œuvres éreintantes. «C'est un débat permanent. La violence fait partie de la vie et, contrairement à ce qu'on dit souvent, le fantastique est un genre de la distance. Il y a toujours une manière de prendre du recul par rapport aux sujets difficiles qu'on voit à l'écran.» Ainsi qu'une grande diversité d'origines: cette année, la vitalité de la production scandinave est éclatante, avec trois films dans la compétition officielle. «La qualité de leurs films est impressionnante. Elle démontre l'existence d'un contexte industriel qui permet la production de films de genre. Ce sont des pays qui ont permis d'investir dans le fantastique.» Exemple à méditer. Et autant d'œuvres fraîches à présenter, la voix frémissante, sur les scènes des cinémas de Neuchâtel.

Festival du film fantastique, Neuchâtel, salles Apollo, du 3 au 9 juillet. Rens. 032/730 50 31 ou http://www.nifff.ch